Philippe Jamet : « je déplore un certain désamour à l’encontre des grandes écoles »

Philippe Jamet, 52 ans, vient d’être élu, le 11 juin dernier, président de la Conférence des grandes écoles (CGE). Directeur de l’école des Mines de Saint-Etienne, il veut renforcer la visibilité des grandes écoles, en regrettant les critiques dont elles sont la cible.

Philippe Jamet

Philippe Jamet © Christian Jacquet

Comment voyez-vous l’avenir des grandes écoles en France ?

Il sera brillant, à condition que les mentalités évoluent. Les grandes écoles sont les PME de l’enseignement supérieur. Et pour que cet ensemble soit compétitif à l’international, comme le sont les Etats-Unis et la Chine souvent cités en exemple, il faut des petits organismes qui ne figurent peut-être pas dans tous les classements internationaux mais qui sont néanmoins très performants. De la même manière, toutes les entreprises ne peuvent pas figurer au CAC40, alors que beaucoup sont très compétitives. Pour dire les choses autrement, j’ai parfois l’impression que les grandes écoles sont considérées comme la face honteuse de l’enseignement supérieur. Il existe un discours ambiant ambigu, selon lequel les grandes écoles ne seraient pas conformes à la représentation idéale d’un système ouvert et démocratique. Il faut se débattre pour faire admettre que les grandes écoles ont un rôle à jouer dans l’enseignement supérieur.

Pourquoi jugez-vous que la fin de la gratuité des droits d’inscription en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) est une mesure peu efficace ?

On résume souvent cette mesure aux CPGE mais les sections de techniciens supérieurs (STS), préparant aux BTS, sont aussi concernées ! Je conçois que, pour des raisons politiques, le ministère souhaite mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Mais instaurer une double inscription des étudiants en CPGE et à l’université me paraît plus discutable. Ce système n’apporte aucune valeur ajoutée, spécialement pour les CPGE scientifiques puisque de toute façon 90 à 95% des élèves décrochent un diplôme de niveau master. L’affaire a un côté bassement matériel : les droits automatiquement acquittés iront aux universités partenaires. Les étudiants de CPGE, automatiquement inscrits, seront comptabilisés par les universités, ce qui leur donnera droit à des subventions. Le bénéfice est donc double pour les universités tandis que c’est la double peine pour les classes prépas. Si la mesure devient effective, la CGE préconise que les droits d’inscription restent dans les budgets des lycées et qu’ils servent à défrayer des services fournis par les universités. Il faut avoir à l’esprit que les élèves en CPGE acquittent déjà des frais conséquents et que les concours engendrent un coût difficilement supportable par les catégories socioprofessionnelles défavorisées.

Est-ce une bonne initiative de réserver automatiquement des places aux meilleurs bacheliers, issus des établissements huppés mais aussi populaires, dans les classes prépas et les filières sélectives ?

Le message me paraît maladroit. Cela revient à dire que les meilleurs visent les classes prépas, les IUT et les BTS, en délaissant les universités. De plus, la situation est très contrastée d’un lycée à l’autre. Cela pourrait avoir un sens dans un lycée rural où il y aurait un manque de visibilité sur les CPGE. Et encore… Car actuellement les CPGE accueillent certains élèves qui ont eu le bac au rattrapage. En clair, l’intention est bonne mais telle qu’elle est libellée dans la loi, la mesure reste trop générale.

Quelle impulsion souhaitez-vous donner à la CGE ?

D’un président à l’autre, la mission de fond reste la même : défendre et promouvoir les institutions de petite taille dans l’enseignement supérieur. A titre personnel, je souhaite mener un chantier pour améliorer la vie interne de la conférence. Nos écoles sont réparties partout sur le territoire et, sans doute à cause de ma sensibilité de directeur d’école de province, je trouve qu’il y a des liens opérationnels à créer localement. Concrètement, cela passe par des relations plus privilégiées avec les collectifs régionaux. Je souhaite aussi renforcer notre dimension internationale.

Pourquoi dites-vous que les grandes écoles sont les « oubliées » du ministère ?

Il suffit de lire le rapport Le Déaut : les grandes écoles ne sont pas citées ou alors pour des sujets négatifs. Je comprends que le chantier prioritaire puisse être celui des universités, à condition que ce ne soit pas au prix d’une dévalorisation du rôle des grandes écoles. La CGE a été reçue plusieurs fois par la ministre de l’enseignement supérieur et, au final, pratiquement aucune de nos propositions n’a été retenue… Les politiques publiques favorisent exagérément la constitution de grands ensembles d’enseignement supérieur. C’est un problème car on ne promeut pas la diversité de taille et de statut des établissements. J’ai l’impression que le mot « privé » est tabou et je déplore un certain désamour à l’encontre des grandes écoles.

Souhaitez-vous un rapprochement avec les universités ?

Le système est déjà largement décloisonné ! Les écoles partagent beaucoup de choses : les écoles doctorales, les Masters recherche. Les PRES sont aussi devenus des lieux de dialogue, et les investissements d’avenir ont permis une collaboration sur des projets précis. Sur le plan institutionnel, c’est beaucoup plus compliqué. Les écoles ont une gouvernance de PME, avec un temps de décision très rapide alors que le mode de gouvernance universitaire privilégie la construction de consensus démocratiques. Nous ne pourrions pas nous le permettre pour des raisons évidentes d’agilité. Et nous sommes obligés d’inclure de nombreux représentants du monde économique dans nos conseils car ce sont eux qui emploient nos élèves. Pour ces raisons, il ne serait pas judicieux de miser sur un rapprochement autre que partenarial.

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