« La crise actuelle de l’éducation est avant tout une crise intellectuelle »

Pierre Statius, directeur de l'IUFM de Franche-Comté, premier vice-président de la CDIUFM, et enseignant de philosophie, vient de publier "Le métier d’enseignant aujourd’hui et demain". Convaincu du potentiel de la réforme des ESPÉ, il exprime aussi ses doutes.

Le métier d'enseignant hier et aujourd'hui

Le métier d'enseignant hier et aujourd'hui

Comment résoudre la crise de l’éducation ? Faut-il redéfinir le métier d’enseignant comme le préconise la Cour des comptes dans un récent rapport ?

Je ne crois pas que la crise actuelle relève de mesures techniques, ou démographiques, ou de savoir s’il faut ou non conserver le collège unique… Il s’agit d’abord d’une crise intellectuelle : ces dernières années, on s’est beaucoup perdu dans les politiques éducatives et on ne sait plus très bien ce que signifie la transmission des connaissances. Le succès de l’enseignement sous la IIIe République est dû à Ferdinand Buisson qui a su définir les contours d’une éducation de la République. Le philosophe Denis Kambouchner dit que l’école est une question philosophique et il a raison, c’est de cela que l’on manque aujourd’hui. Il faut à cet effet revisiter le livre d’Emile Durkheim L’évolution pédagogique en France .

Les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPÉ) sont-elles la solution au problème de la formation des enseignants ?

L’idée des ESPÉ a été lancée par François Hollande et Vincent Peillon. J’ai personnellement participé à la concertation sur la refondation de l’école et je crois que l’élan suscité était et reste prometteur : il fallait rompre avec la réforme dite de la mastérisation, brutale et sans cadrage national. Je reste favorable à cette réforme car elle a un devenir mais je crains que sa mise en place ne prenne un peu de temps. Il faut aussi faire attention aux discours qui se contredisent : j’entends notamment dire que les ESPÉ ne doivent pas être la reconduction à l’identique des IUFM ; cela est juste mais les IUFM ont un capital d’expertise qu’il faut savoir utiliser et valoriser. La formation des maîtres est un enjeu fondamental dans toute réforme de l’éducation. On forme des professeurs qui vont exercer pendant plus de 40 ans dans l’école publique. Nous souffrons depuis les années 80 d’un manque de modèle de formation tel qu’on le trouvait dans les écoles normales. De ce manque provient entre autres le succès mitigé des IUFM. A cela s’est ajouté, en 2008, la mastérisation dans un contexte difficile. L’idée des ESPÉ est de donner un nouveau modèle de la formation et de réconcilier la formation des maîtres avec l’université. La réforme reste enthousiasmante mais son plein succès demandera du temps et de la coopération de la part de tous les acteurs.

Le métier d’enseignant aujourd’hui et demain

« Le métier d’enseignant aujourd’hui et demain » Pierre Statius, L’Harmattan, mai 2013

Que vont devenir les directeurs d’IUFM ?

Seuls quelques-uns ont été nommés administrateurs provisoires des ESPÉ. Les autres vont retrouver leur corps d’origine. Ce sont pourtant le plus souvent eux qui ont porté localement les ESPÉ. Je le dis sans amertume, les directeurs d’IUFM sont porteurs d’une histoire de la formation des maîtres. On ne peut faire table rase de cela.

Pourquoi craignez-vous que les ESPÉ ne soient que des « variables d’ajustement » dans les budgets des universités ?

J’ai utilisé cette expression pour décrire la situation qui caractérisait la période 2008-2012. A cette époque, les IUFM ont été de véritables variables d’ajustement pour des universités elles-mêmes confrontées aux nouvelles exigences de la loi LRU et du passage aux RCE (Responsabilités et Compétences Elargies). Le gouvernement actuel a pris la mesure du problème et je crois savoir que la Directrice Générale de l’Enseignement Supérieur et de l’Insertion Professionnelle prépare une circulaire allant dans le sens d’une préservation des moyens alloués à la formation des maîtres.

A quoi ressemblera demain le métier d’enseignant ?

Les missions fondamentales des enseignants n’ont pas changé. En revanche, l’exercice du métier s’est ramifié et complexifié. On demande à l’école de répondre immédiatement à l’actualité et aux problèmes sociétaux. L’enjeu est de recentrer le métier sur ses fondamentaux et d’arrêter de faire courir l’école dans tous les sens. Il faut une réflexion stratégique de l’école sur elle-même qui a été précédemment un peu sacrifiée sur l’autel de l’événement.

1 commentaire sur "« La crise actuelle de l’éducation est avant tout une crise intellectuelle »"

  1. olivoile  24 juin 2013 à 22 h 41 min

    Quand est-ce qu’un jour, journalistes et ministres demanderont aux gens de terrain leur avis ? Quand en tiendront-ils compte…?
    Facile de regarder la Terre depuis la lune ! Descendez de vos astrolabs ! Venez fréquenter nos classes!
    Merci de tenir compte des avis de la base… La démocratie en ressortira renforcée… Olivier (enseignant en primaire à Bordeaux)Signaler un abus

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