Université : « le tout anglais pour la science est dépassé ! »

La loi Fioraso, votée fin mai par l’Assemblée nationale et qui sera examinée le 18 juin par le Sénat, ouvre la possibilité de faire cours en anglais à l’université. Bernard Cerquiglini, linguiste et recteur de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), juge le débat dépassé.

Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini

Que pensez-vous de la polémique suscitée par la loi Fioraso avec la possibilité d’introduire des cursus en anglais à l’université ?

Il n’y a rien d’étonnant car dès que l’on touche à la langue française, une polémique voit le jour. Le premier texte consacré au français et écrit en français date de 1542 et il s’agissait déjà d’un pamphlet contre l’orthographe. Depuis, on n’a pas cessé de polémiquer car la langue française est au cœur de l’identité nationale du pays.

Pour quelle raison êtes-vous opposé aux cours en anglais à l’université alors que les chercheurs publient déjà en anglais ?

Plus exactement, je suis persuadé que le français reste une grande langue de l’enseignement supérieur et de la recherche et que cela va aller en s’accentuant. C’est une réalité. Les 750 universités adhérentes de l’AUF utilisent le français. Lors de la 16e assemblée générale de l’AUF, du 7 au 9 mai derniers à São Polo, près de 610 recteurs et présidents d’universités des quatre coins du monde étaient présents et ils utilisaient tous le français pour communiquer et débattre ! Cela prouve que le français est une grande langue dans le monde. La science est plurilingue. Certes, l’anglais est actuellement privilégié pour les publications mais on publie aussi en français, en portugais ou en mandarin.

Défendre le français comme « langue internationale », n’est-ce pas un combat d’arrière-garde ?

Au contraire, c’est un combat pour demain ! Lors de notre AG au Brésil nous n’avions jamais accueilli autant d’universités francophones. Quatre universités chinoises sur sept adhérentes à l’AUF étaient même présentes à leurs frais. L’idée du tout anglais pour la science date des années 1970-80… C’est dépassé ! Quand on observe les lieux de production de la science, on voit arriver de nouveaux pays tels que le Brésil, la Chine et l’Afrique. La situation est en train de changer et le français a un rôle important à jouer.

Bruno Sire, président de Toulouse 1, explique pourtant que l’anglais est la condition pour attirer des experts étrangers et former les futurs doctorants. Qu’en pensez-vous ?

Attirer des professeurs étrangers de qualité pour organiser une conférence ou un séminaire, cela s’est toujours fait ! Où est le problème ? En revanche, s’il s’agit de les installer en France sur le long terme, il faut le dire clairement aux jeunes chercheurs français en leur indiquant d’emblée que leur avenir est bouché. Le président Sire a raison : les doctorants doivent savoir manier l’anglais comme langue de communication. Mais est-ce que pour cela les cours de chimie à Toulouse, par exemple, doivent être donnés en anglais ? Je n’en suis pas sûr.

La langue française est-elle menacée par cette loi ?

La France est un Etat souverain, je n’ai pas à me prononcer sur l’opportunité de la loi. Mais je rappelle que le monde scientifique est plurilingue et que le français y a toute sa place. Ce que je dis aux doctorants francophones : soyez fiers de votre langue et apprenez-en d’autres ! Car dans 15 ans, il y aura de nombreux laboratoires en Afrique et les scientifiques africains francophones publieront en français. Ce monopole de quelques revues scientifiques américaines ne peut pas être éternel.

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