Quel est le problème avec les futures ÉSPÉ ?

Je suis déçu et en colère, comme tous les universitaires impliqués dans les ÉSPÉ. La réforme est mise en place à moindre coût, dans la précipitation et à la limite de la légalité. Les masters MEEF, délivrés par les ÉSPÉ, vont reposer sur des maquettes de formation. Or nous n’avons reçu qu’un document générique, émis par le Comité de suivi de master. Ce document est problématique car il n’est pas issu de la concertation promise. Il ne contient que des propositions dont les groupes de travail académiques se sont emparés comme d’un cadrage prescriptif. Par ailleurs, alors que le master 1 préparera au concours de recrutement à la fin de la première année, nous ne disposons même pas d’une maquette stabilisée des épreuves du futur concours ! En somme, en l’absence de documents officiels, nous sommes contraints de travailler à l’aveuglette et dans un cadre extra-légal.

Tandis que vous dénoncez la faible part des enseignements disciplinaires dans la formation, comment expliquez-vous que la CDIUFM dénonce au contraire la faiblesse de la formation professionnelle ?

Ce n’est pas incompatible ! En master 2, le ministère de l’Education nationale va exiger des lauréats du concours 9h d’enseignement en responsabilité par semaine. A cela, il faut ajouter 3h de préparation par heure de cours, ce qui représente entre 35h et 40h de travail hebdomadaire. La formation des lauréats ne peut donc pas être colossale, sauf à leur interdire de dormir la nuit… Du coup, la formation sera concentrée en M1 : les étudiants vont devoir se former, vite et superficiellement, au plan disciplinaire, didactique et pédagogique. En l’état actuel du projet, l’enseignement disciplinaire représentera, à Lille, 63% en M1 et 6% en M2, ce qui est faible dans la mesure où les étudiants titulaires d’une licence ne maîtrisent pas bien leur discipline.

Quelle place devrait occuper l’enseignement disciplinaire et pédagogique dans les ÉSPÉ ?

Nous sommes tous conscients du contexte économique délicat. Dans ce cas, partageons « la misère » ! Nous demandons que la proportion d’enseignements disciplinaires soit au moins égale à la moitié du volume total de la formation. L’idéal serait une formation davantage axée sur la discipline en M1, et plus didactique et professionnelle en M2, avec un service d’enseignement en responsabilité très allégé.

Avec la nouvelle maquette du CAPES, un de vos collègues indique qu’un « 0/20 » dans sa spécialité ne sera pas rédhibitoire pour enseigner, ce qui lui fait craindre que les futurs enseignants deviennent des « ignares dociles ». Qu’en pensez-vous ?

C’est la question cruciale. Avec les années, les difficultés de l’enseignement secondaire ont glissé vers l’enseignement supérieur. Ainsi, en première année, de plus en plus d’étudiants éprouvent des difficultés, notamment avec la langue française. Malheureusement, ils n’ont – en moyenne – que 18h de cours par semaine et nous n’avons pas les moyens de les aider. Mais avec les mécanismes de compensation, beaucoup parviennent à obtenir leur diplôme, avec des carences persistantes à la fin de la 3e année. Avant la « mastérisation », ils suivaient une année en classe de préparation au concours, avec entre 20 et 25h hebdomadaires d’enseignements disciplinaires et didactiques. Notre crainte est une baisse de niveau des futurs enseignants.

Un bon prof n’est-il pas d’abord un bon pédagogue ?

Certainement ! Il est donc indispensable de former professionnellement les étudiants mais la transmission de savoir ne peut se faire sans une parfaite maîtrise de sa discipline. C’est la condition.

Pourquoi demandez-vous le report de la réforme à la rentrée 2014 ?

Ce qui m’inquiète le plus c’est que cette réforme aura un impact sur plusieurs générations. On nous demande de la mettre en place en trois mois, dans l’urgence et sans documents de cadrage fiables : c’est mission impossible. Résultat : les collègues sont épuisés, il n’y a jamais eu de débat et on a l’impression de travailler hors la loi.