Projet de loi ESR : « vers une université ingouvernable »

Patrick Hetzel, député (UMP) du Bas-Rhin, directeur général de l’enseignement supérieur entre 2008 et 2012, fustige le projet de loi ESR.

Que reprochez-vous au projet de loi ESR porté par Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ?

Ce qui m’ennuie le plus, c’est le décalage entre les déclarations de la ministre et le texte de loi. Madame Fioraso est dans l’effet d’annonce. Elle dit qu’elle souhaite développer l’autonomie des universités. Très bien, mais encore faut-il leur en donner les moyens ! La gouvernance est un point crucial. En 2007, nous avions insisté sur la nécessité d’une gouvernance resserrée. Aujourd’hui, c’est une gouvernance bicéphale qui se dessine, avec la création d’un « conseil académique ». Il existe déjà trois conseils (le conseil d’administration, le conseil scientifique et le CEVU) et on nous en rajoute un quatrième avec un président différent de celui de l’université. En clair, il faut s’attendre à une dilution des pouvoirs.

Valérie Pécresse estime que le projet de loi signe « la mort de l’autonomie », tandis que les syndicats dénoncent une « LRU 2 ». Est-ce que ce n’est pas de la politique politicienne ?

Non, je crois qu’il faut se demander s’il peut y avoir une gouvernance efficace. Ce n’est pas nouveau, un certain nombre d’organisations syndicales sont hostiles à une gouvernance resserrée. Le problème, c’est que la ministre va rendre l’université ingouvernable. D’ailleurs, dans plusieurs pays européens, les sénats académiques sont resserrés et très ouverts à la société civile, ce n’est pas incompatible. Nous sommes en total décalage avec le fonctionnement des universités étrangères. Il s’agit d’un retour en arrière, enterrant même la loi Savary de 1984 !

Vous avez néanmoins confié à l’AEF que « les choses étaient perfectibles« . Sur quels points ?

Je crois qu’il fallait ouvrir davantage les conseils d’administration à la société civile et faire en sorte que l’ensemble des administrateurs élisent le président de l’université. Nous avons mené un important travail de rapprochement entre l’université et les filières professionnelles pour qu’il y ait un échange direct. Il aurait été bon d’aller encore plus loin sur les partenariats entre le monde universitaire et économique.

Geneviève Fioraso veut favoriser la réussite étudiante, en simplifiant l’offre de formations et en facilitant les réorientations sans redoublement. Reconnaissez-vous des points positifs au texte de loi ?

Je vais avoir du mal à en trouver ! Personne ne peut être hostile au projet général et à la simplification. Mais si cela a été si difficile à faire au cours des cinq dernières, c’est pour des raisons précises ! Je suis surpris que la ministre ne parle jamais du Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP), essentiel à l’insertion des étudiants. Comment simplifier l’intitulé des diplômes et parvenir à ce que les formations soient reconnues par l’Etat et inscrites au RNCP ?

La question des compétences n’a été évoquée à aucun moment. Or il est impératif que les premiers cycles soient qualifiants. Il y a environ 2,4 millions de jeunes dans le post-bac pour 65 millions d’habitants en France. Alors qu’en Allemagne, il y a 1,7 million de post-bac pour 82 millions d’Allemands. Il est donc essentiel de poursuivre le travail sur la professionnalisation des formations. La ministre annonce aussi vouloir rapprocher les classes prépas de l’université : ce n’est pas nouveau et en quoi cela va-t-il améliorer la réussite des étudiants ?

Est-ce une bonne idée de réserver des places en IUT et BTS aux bacheliers professionnels et technologiques ?

Madame Fioraso était-elle au Groenland ces cinq dernières années ? Il faut savoir que les bacheliers professionnels peuvent déjà accéder de droit à des BTS. De plus, instaurer des quotas peut être très dangereux : c’est nier l’autonomie pédagogique des établissements !

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