Sauvons l’Université : « un projet de loi ESR foutraque et bricolé »

Le projet de loi sur l’enseignement supérieur et la recherche, qui vient d'être soumis au CNESER, est source de mécontentement. Entretien avec Christine Noille, présidente de l’association SLU et professeur de littérature à l'université Stendhal Grenoble 3.

Christine Noille

Christine Noille

Pourquoi SLU rejette-t-elle le projet de loi ESR ?

Il aggrave la situation induite par la LRU, avec des dispositifs de pilotage managérial qui vont à l’encontre des missions d’enseignement supérieur et de recherche. Les discours de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, sur une prétendue remédiation de la LRU, sont incantatoires : le projet est LRU 2 ! Ce lundi 18 février, une large intersyndicale a organisé une AG de l’ESR, pour faire des propositions et protester contre le projet de loi : l’amphi était trop petit pour accueillir tous les mécontents !

Sur quels points précis êtes-vous en désaccord ?

Il s’agit d’un projet de loi foutraque et bricolé. Alors que la réussite en licence semble être le chantier prioritaire, les moyens alloués à l’université baissent. Dans certaines universités, des filières ferment pour équilibrer les comptes : à Nanterre, ce sont 13 T.D. qui viennent d’être supprimés en Droit. Nous subissons au quotidien la paupérisation des universités et les étudiants des premiers cycles en sont les premières victimes.

Il est prévu que l’accréditation d’une université signifie l’habilitation des diplômes qu’elle délivre. En clair, il n’y aura plus de cadrage national des diplômes. Il est aussi question de regrouper les établissements dans des communautés d’universités et d’en faire le seul partenaire reconnu par l’Etat : cela revient à régionaliser l’université. Cette loi comporte bien d’autres défauts comme le recul de la collégialité des enseignants-chercheurs dans l’université et plus encore dans les communautés d’universités. Il faut savoir que les représentants des personnels et des usagers constitueront moins de 50% des membres du conseil d’administration de la communauté d’université. C’est anti-démocratique !

Le gouvernement voulait renouer le dialogue avec l’ESR en organisant des Assises et en demandant à Jean-Yves Le Déaut de faire des propositions. La méthode n’était pas bonne ?

La démarche a été manipulée, alors même que l’université et la recherche ont joué le jeu. Au bout du compte, le rapport Le Déaut ne prend absolument pas en compte le rapport de Vincent Berger, rapporteur des Assises. Jean-Yves Le Déaut recopie en fait les propositions du think tank Marc Bloch. Nous demandons l’ouverture, non pas d’une concertation mais de négociations avec les syndicats universitaires et le retrait du projet de loi dans sa forme actuelle.

Quelles mesures concrètes pourraient améliorer le fonctionnement de l’université ?

Il est capital de revenir sur les responsabilités et compétences élargies (RCE). En clair, il faut supprimer les articles de la LRU définissant l’autonomie des universités comme une autonomie uniquement stratégique et financière. Il faut que l’Etat récupère la gestion de la masse salariale. Cette vision n’a pas été modifiée dans le projet de loi actuel. Nous demandons aussi une remise à plat de l’arrêté licence (d’août 2011) qui vide les 1ers cycles de leur contenu disciplinaire. Les étudiants veulent des diplômes monnayables sur le marché du travail !

Pourquoi SLU s’oppose-t-elle à la création de licences pluridisciplinaires ?

La pluridisciplinarité peut être une bonne chose, à condition que les moyens de l’université soient les mêmes qu’en classe prépa. En classe prépa, chaque discipline est enseignée trois fois deux heures hebdomadaires, sur environ 37 semaines de cours. Mais un étudiant de classe prépa « coûte » à l’Etat deux fois plus qu’un étudiant d’université… Et la grande majorité des étudiants de premier cycle en université ont des boulots à côté qui les obligent à des emplois du temps resserrés. Autrement dit, à l’université, les moyens ne suivront pas : tout ce que l’on pourra faire, c’est mettre en place des cursus au rabais, où l’étudiant fera du « zapping » d’une matière à l’autre.

Et je rappelle aussi que les étudiants qui choisissent la fac désirent, en général, abandonner certaines matières pour commencer à se spécialiser. Ce que nous propose la ministre est un modèle de démotivation. En revanche, vouloir créer des passerelles entre les classes prépa et l’université va dans le bon sens.

Geneviève Fioraso souhaite que les universités fusionnent ou se fédèrent : qu’en pensez-vous ?

Le MIT aux Etats-Unis, souvent pris comme modèle, compte 10 000 étudiants, soit l’équivalent de la plus petite université française. Ce qu’on nous propose c’est de créer des mastodontes de 60 000 à 70 000 étudiants : cela relève d’un management hyper-concentré qui est complètement dépassé ! Les regroupements et coopérations inter-universités se font déjà naturellement. Il ne faut pas imposer un nouvel étage dans le millefeuille institutionnel. Faute de quoi il y aura des déserts universitaires.

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