Alexandre Jardin : « Il n’est pas raisonnable de demander aux enseignants de tout résoudre »

L'écrivain Alexandre Jardin a écrit le scénario de la comédie "La vraie vie des profs", qui sort mercredi prochain au cinéma. Il nous parle du vocabulaire des jeunes qu'il a dû réinventer pour les besoins du film, et de son engagement en faveur de la lecture.

Alexandre Jardin scénariste La vraie vie des profsLa vraie vie des Profs n’est pas votre premier film, que ce soit comme réalisateur ou comme scénariste. Qu’est-ce qui vous attire dans le monde du cinéma ?

Une des grandes joies du cinéma est de collaborer avec des gens qui me sont complétement étrangers, avec lesquels je n’ai aucune référence commune. L’idée de me « marier » avec Emmanuel Klotz et Albert Pereira Lazaro [réalisateurs du dessin animé « Les Lascars » (2009), ndlr] venait des producteurs, et pouvait sembler farfelue : je crois n’avoir jamais travaillé avec gens aussi éloignés culturellement. Par exemple, il ne me viendrait pas à l’esprit de dire à quelqu’un pour qu’il se lève : « bouge ton gros boule ». Mais Emmanuel Klotz le fait avec beaucoup d’aisance ! Et tout s’est formidablement bien passé.

Dans le film, les collégiens emploient à tort et à travers des mots qu’ils ne comprennent pas (comme « profaner »), et leur propre jargon (« boloss », « shbebos »…) est une source d’incompréhension persistante avec les adultes et même parfois entre eux. Que vouliez-vous illustrer : la vitalité de la culture jeune d’aujourd’hui, ou la dégradation généralisée du niveau de leurs connaissances ?

La deuxième hypothèse ne fait aucun doute, d’où la nécessité dans le film de décaler cette sombre réalité. Une grande partie de la langue que parlent les enfants dans le film est ainsi inventée. Nous nous sommes posé cette question : comment les faire parler d’une façon qui semble contemporaine, tout en essayant de rendre ce langage légèrement intemporel ? Nous ne pouvions pas complètement dynamiter le langage réel mais nous pouvions l’adapter. Nous avons conservé quelques mots comme « boloss » et inventé le reste, comme « shbebos » [pour désigner un gay, ndlr]. Mais aucun enfant, de Marseille ou d’ailleurs, ne s’exprime comme ça. Et pourtant j’en ai écouté beaucoup, en m’installant au fond de classes avec les réalisateurs ! Comme c’est une comédie, nous avons aussi gommé l’ahurissant racisme des gamins entre eux. On n’en trouvera pas trace dans le texte, pourtant ça m’a sauté à la gorge en les observant…

Puisque vous avez étudié votre sujet sur le terrain, vous savez que le niveau des écoliers baisse : les études internationales, de PISA à PIRLS, confirment chaque année que les compétences en lecture et écriture des jeunes Français se dégradent. En tant qu’écrivain impliqué dans la lutte contre l’illettrisme, que vous inspirent ces résultats ?

Participer au programme Lire et faire lire

Pour accueillir dans votre école primaire ou maternelle des lecteurs bénévoles de « Lire et faire lire », vous pouvez faire une demande sur le site de l’association :
http://www.lireetfairelire.org/

Ca m’inspire un militantisme forcené au sein du programme « Lire et faire lire » que j’ai contribué à créer. C’est un programme énorme : il concerne aujourd’hui 350.000 enfants, qui ont affaire à 13.000 retraités qui viennent dans les écoles primaires et maternelles leur lire les histoires. Rien qu’à Paris, plus d’un tiers des écoles le font. Ce programme est mis en œuvre dans tous les territoires par la Ligue de l’enseignement et l’UNAF.

Et les enseignants, que peuvent-ils faire selon vous pour enrayer cette progression ?

Il n’est pas raisonnable de demander aux enseignants de tout résoudre. S’ils avaient pu le faire, ils l’auraient fait depuis longtemps déjà, car j’ai rencontré peu d’enseignants qui juraient la perte de leurs élèves ! Je suis convaincu que le défi ne peut être relevé par cette seule institutution, c’est pour cela que j’ai lancé le programme « Lire et faire lire ». Les enseignants rêvent que tous les parents lisent des histoires à leurs enfants avant de dormir. Mais comme ça n’a pas lieu, j’ai trouvé urgent de mobiliser des retraités. Il faut soutenir les enseignants : le langage des enfants est quelque chose de fondamental. Nous sommes tous concernés. L’accès des jeunes à la lecture est un sujet plus sérieux que nos chamailleries d’adultes, qui ont toujours un caractère un peu provisoire.

Ceci dit, je ne sais pas comment les enseignants vont prendre mon film, issu d’un véritable fantasme d’enfant : je me demandais qui mes professeurs étaient en réalité. C’est un film potache… On peut être fou de littérature, écrivain soi-même, et avoir envie parfois de rigoler devant une BD ou un film de ce genre. C’est l’une de mes nombreuses incohérences !

Vos personnages, en particulier les profs qui ont tous de lourds secrets, ne sont donc pas inspirés de rencontres réelles ?

Si si, parfois ! La prof qui prend des cours de danse de booty shake est par exemple une adaptation précise d’une enseignante de français que j’ai croisée dans un collège de Roubaix, et qui prend soin d’aller suivre ses cours de danse à Lille. Ca n’a rien d’indigne, elle s’amuse comme une folle ! Mais dans la ville à l’ambiance très particulière qu’est Roubaix, ça lui rendrait la vie très compliquée si ça se savait…

Les personnages semblent pourtant si improbables !

Quand vous êtes au cinéma, vous jouez avec l’image de la réalité. D’autant plus quand vous vous associez à deux énergumènes charmants qui viennent du dessin animé [les deux réalisateurs, ndlr], un monde décalé dès le départ. Le film a plus d’une touche d’irréalité : tel personnage a les cils trop longs, tel autre a des lunettes trop grandes… Ils sont tous graphiquement bizarres ! Nous avons encore renforcé cette ambiance décalée par les choix de mise en scène. Quoi qu’il en soit, le film La vraie vie des profs a une vraie dimension subversive, même si c’est traité gaiement.

 

Synopsis : Albert et JM, deux « lascars » de 5ème, sont contraints par le directeur de rejoindre le journal de l’école avec de bons élèves – les « bolos ». C’est l’humiliation suprême !

Passé le choc des cultures, tous s’accordent sur une « pure idée » qui va faire l’effet d’une bombe : transformer le journal en un site internet consacré à la vie privée de leurs profs, un « Closer » du collège ! Avide de succès, leur chef de bande Albert est prêt à tout pour percer les secrets des adultes. Et même à fouiller leurs poubelles !

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