Comment enseigner la littérature aujourd’hui ?

Emmanuel Fraisse, professeur de littérature à Paris-III, a coordonné le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation intitulé "Enseignement et littérature dans le monde". Il nous livre ses réflexions.

En quoi la littérature est-elle une matière à part ?

Chacun sait ce que sont les mathématiques, la physique ou l’histoire comme disciplines d’enseignement. Mais qu’est-ce que la littérature ? On ne sait pas très bien. Définir la littérature est presque impossible. La notion de littérature est variable. Suivant les périodes, suivant les configurations culturelles et sociales, tel ou tel objet va être classé comme littérature ou ne pas l’être. Les « Essais » de Montaigne, est-ce de la littérature ou de la philosophie ? On n’en sait rien, finalement.

Dans le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation, vous mettez en avant l’importance de l’enseignement de la littérature dans le monde, aujourd’hui. Pourquoi ?

La littérature – ou la « langue-littérature-culture », parce que les trois sont intimément liées – a une grande importance dans tous les systèmes de formation que nous avons étudiés : elle en constitue même le cœur, ou la base. En Chine, par exemple, lors de l’examen d’entrée à l’université, qui joue un rôle décisif, le quart des coefficients est lié à l’épreuve de chinois. Et d’une manière générale, les enseignements littéraires sont importants parce qu’ils sont tous liés à la culture, à l’affirmation identitaire et à la langue.

L’enseignement de la littérature est-il donc un enjeu national ?

Effectivement, l’enseignement de la littérature est perçu comme un enjeu national, mais l’affaire est complexe dans la mesure où nous ne sommes plus dans un monde où il y a une langue par pays et un pays par langue. Les questions du patrimoine et du rapport à l’identité se trouvent modifiées. Et bien sûr la situation n’est pas la même dans le club des vieux Etats-nations, y compris la Chine elle-même, très anciennement constitués, que dans des pays neufs, comme les Etats-Unis : le rapport au passé et à la culture du passé est évidemment différent.

Chaque pays a sa propre culture éducative. Quelles sont les particularités de l’enseignement de la littérature en France ?

En France, on a tendance à se focaliser sur les programmes, les instructions officielles, les normes définies par les autorités. On laisse trop souvent de côté les exercices d’écriture, qui sont pourtant importants.

Comment enrayer la désaffection des filières littéraires ?

On est passé de près de 35% des élèves en 1968 à 8% aujourd’hui pour la série L. Cela pose un problème plus général : que veut-on enseigner dans le domaine des sciences humaines ? Pour une part, la balle est dans le camp des littéraires eux-mêmes qui sont très souvent restrictifs dans la définition des contenus de ce qu’ils veulent enseigner. Il faut regarder ce qu’il se passe ailleurs dans le monde, tout en sachant qu’on ne peut jamais transposer tel quel un modèle : ce ne sont pas des décalcomanies. Peut-on encore avoir des enseignements littéraires qui ne fassent pas une place à l’image : au cinéma et à l’audiovisuel ? Les politiques les plus restrictives à mon avis sont vouées à précipiter l’étiolement des disciplines littéraires. L’image renvoie à des questions d’apprentissage de l’exercice de la citoyenneté. C’est bien d’apprendre à lire un texte, à le critiquer, à prendre du recul face à lui, mais si on regarde le poids de l’image dans la société d’aujourd’hui et qu’on ne donne aucune clé pour prendre ce même recul, on se dirige vers de grandes difficultés. Peut-on aborder la question des arts, de l’histoire et de la culture uniquement découpée en disciplines, ou est-ce qu’il faut l’aborder à partir d’objets relevant de différents champs du savoir ?

Pour séduire davantage, l’enseignement de la littérature doit-il aussi s’ouvrir à des textes plus contemporains ?

Cette question ne date pas d’hier. Elle se posait déjà avec force à la fin du 19ème siècle, et on y a répondu alors par un compromis entre présence massive du classicisme et injection limitée de textes plus récents. Mais aujourd’hui la question se pose également face à la francophonie, qui est très généralement contemporaine : peut-on se limiter, en France, à la littérature française, écrite par des Français ayant une carte d’identité française ? La littérature « française » ne va-t-elle pas bien au-delà de la France ? C’est une question fondamentale. Or, il existe des réticences très fortes à inclure dans les programmes hexagonaux des textes écrits en français sous prétexte que leurs auteurs ne sont pas Français.


Laurène Champalle

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