Jérôme Dammerey, co-secrétaire général du SNUEP-FSU

Jérôme Dammerey, co-secrétaire général du SNUEP-FSU.

Quelles sont les « menaces » qui pèsent sur l’enseignement professionnel, à l’origine de votre appel à la grève ?

Nous dénonçons le manque d’ambition du projet porté par le ministre de l’Education. Nous pensions que l’enseignement professionnel serait l’une de ses priorités, avec l’école primaire : Vincent Peillon, c’est une grande déception.

Des moyens doivent être réinjectés dans l’enseignement professionnel public car la réforme du bac pro en 3 ans est un échec : elle n’a pas amélioré le taux de décrochage qui est d’environ 20% entre la seconde et la première, et d’environ 15% entre la première et la terminale.

La loi était le moyen de rétablir de véritables parcours en 4 ans pour les élèves les plus fragiles, soit la grande majorité actuellement. Il faut redonner le temps de formation qui leur a été pris et permettre aux bacheliers professionnels de poursuivre et de réussir dans  le supérieur (BTS, IUT…). Il faut aussi redonner des conditions de travail correctes aux enseignants. Enseigner à 35 élèves en seconde pro, comme c’est souvent le cas dans les filières tertiaires depuis la mise en place de la réforme, ce n’est pas vivable. De la même manière, une classe de CAP à 30 ou 35 ne permet pas d’apporter une aide individuelle nécessaire à des élèves qui sont souvent en grande difficulté scolaire. Des seuils de dédoublement, définis nationalement, doivent donc être remis en place pour pouvoir travailler avec des effectifs réduits et permettre la réussite de tous les élèves.

Comment revaloriser les voies professionnelles afin de les rendre attractives ?

Il n’y a pas de grande révolution à mener. L’enseignement professionnel dispose déjà d’atouts. Il faut permettre à des élèves de CAP d’aller en bac pro et de réussir, et aux bacheliers professionnels de pouvoir poursuivre leur parcours de formation dans le supérieur. Il est également très important de préserver la qualité des diplômes. Actuellement, il existe une dichotomie entre les programmes d’enseignement, leur mise en application  et les évaluations certificatives. La généralisation du contrôle en cours de formation (CCF), au détriment de l’examen ponctuel final, crée des dérives : le CCF est chronophage, l’anonymat et l’équité des candidats ne sont plus respectés, les notes sont gonflées artificiellement, le diplôme national se transforme en « diplôme maison ». Il faut revoir l’ensemble des modalités d’évaluation et garantir la qualité et la reconnaissance des diplômes nationaux. Après, on pourra discuter sur l’instauration d’une part de contrôle continu…

Autre motif d’inquiétude : l’arrivée en force des Régions qui, d’après la loi, piloteront les cartes des formations professionnelles. En clair, les conseils régionaux risquent de mettre en adéquation les formations professionnelles initiales  avec les emplois disponibles sur leur territoire. Ce qui génèrera des disparités entre les régions au niveau de l’offre de formation et, à terme, une diminution de l’offre de formation ouverte pour les élèves.

Dans une récente tribune, le sociologue de l’éducation Vincent Troger indique que les élèves des lycées professionnels sont les enfants de l’échec scolaire. Comment modifier ce paramètre ?

En agissant en amont et en aval ! Le collège ne doit pas préparer uniquement au lycée général mais aux trois voies de formation. Il est nécessaire de développer une culture technique et professionnelle, sous la forme d’un enseignement dispensé à tous les collégiens et pas juste à ceux qui ont des difficultés. Il reste aussi beaucoup à faire pour permettre aux jeunes de choisir réellement leur orientation. L’affectation des élèves est un autre problème : faute de places dans certaines filières, beaucoup n’obtiennent que leur 2ème ou 3ème choix, ce qui est source d’échec. Une réorientation rapide doit par ailleurs être possible à l’issue de la seconde. Il est aussi important de valoriser les métiers sur lesquels débouchent ces formations. Cela passe notamment par l’amélioration des conditions de travail et parfois la revalorisation des salaires.

En 2012, on comptait près de 80 bacs pros : ne faut-il pas réduire l’offre sachant que le taux de chômage est élevé à l’issue de certaines filières ?

Depuis des années, on entend dire que si les jeunes sont au chômage c’est qu’il y a un problème de formation. C’est une vue de l’esprit ! Il faut savoir que les diplômes sont réformés dans les commissions professionnelles consultatives (CPC) tous les cinq ans, en fonction de l’évolution des métiers et des demandes des professionnels. Il n’y a pas trop de spécialités, au contraire ! Ce serait une grosse erreur de réduire l’offre car si nous parvenons à faire réussir les élèves en difficultés, c’est en leur proposant l’apprentissage concret d’un métier. La vérité c’est qu’on attaque les diplômes parce que l’enseignement professionnel coûte plus cher que l’enseignement « classique » et qu’il est plus facile d’incriminer la formation initiale plutôt que de s’attaquer au vrai problème : celui du chômage.