Cinéma : « L’homme qui rit », un écho de notre société guidée par l’apparence et l’inégalité

"L'homme qui rit", film adapté de l'oeuvre éponyme de Victor Hugo, sort mercredi prochain dans les salles. Entretien avec le réalisateur Jean-Pierre Améris, qui salue la modernité des classiques du XIXème siècle.

Jean-Pierre Améris tournage film L'homme qui rit

Jean-Pierre Améris sur le tournage du film "L'homme qui rit".

L’homme qui rit n’est de loin pas l’œuvre la plus connue de Victor Hugo. Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter ce roman au cinéma ?

Quand j’étais jeune, j’étais un ado très complexé et je ne lisais que des histoires de gens différents, des histoires de monstres. Je l’ai lu à l’âge de quinze ans, quand j’étais déjà attiré par l’idée de faire des films, et je me suis dit que j’allais l’adapter un jour.

Avez-vous pris des libertés vis-à-vis de l’œuvre originale ? Pourquoi ?

C’est un roman foisonnant, de 750 pages, qui a pour particularité de compter de nombreuses digressions historiques, poétiques et philosophiques. Mon parti pris d’adaptation – une adaptation n’étant pas une illustration de l’oeuvre originale, mais une transposition – a été de ne pas perdre de vue le personnage de Gwynplaine, ce qu’Hugo fait souvent. Et d’enlever l’aspect de reconstitution historique, pour en faire un conte intemporel.

A ma manière, je suis quand même resté fidèle à l’esprit hugolien. Dans le film, beaucoup de dialogues d’Ursus sont ceux écrits par Victor Hugo. Le formidable discours politique de la fin, qui parle de l’épuisement des pauvres et même de « chômage », n’a pas été touché non plus ! Le livre a été écrit en 1866, mais on se retrouve encore aujourd’hui dans Gwynplaine, dans Ursus – et sa description de la société était proprement visionnaire. Sur les apparences, le miroir aux alouettes de la célébrité, les canons de beauté qui imposent de ressembler à ceci ou cela…

Dossier pédagogique

Le site officiel du film propose en téléchargement un document d’accompagnement pédagogique pour exploiter l’oeuvre en classe.

En adaptant un classique de la littérature, vous vous exposez au risque que votre film soit projeté en classe ! Qu’aimeriez-vous dire aux enseignants qui en feront profiter leurs élèves ?

J’ai déjà fait pas mal de séances avec des scolaires – collégiens, lycéens – et ça me fait plaisir de constater que ce récit trouve encore auprès d’eux une résonance. Une des plus belles analyses de l’oeuvre que j’ai entendues venait d’un élève de seconde : « votre personnage pourrait vivre aujourd’hui, il pourrait être un Indigné ou un Anonymous », ce qui est d’autant plus vrai qu’il porte un masque. Gwynplaine est révolté contre le système financier, et en même temps tenté par la Star academy ! Comme tous les ados, il est partagé entre l’idéalisme, la rébellion sociale, et la soif de reconnaissance.

Il y a beaucoup de portes d’entrée dans l’oeuvre pour intéresser les jeunes : c’est un spectacle populaire d’une heure et demie; c’est un univers gothique à la Tim Burton (ce qui n’a rien d’étonnant, car le personnage du Joker dans Batman a par exemple été inspiré par L’homme qui rit !); il y a une perspective sur l’histoire de l’art; il touche à l’intime; c’est un écho de notre société guidée par l’apparence et l’inégalité… Bref, c’est un outil pour aborder beaucoup de choses.

L’année dernière vous avez adapté Zola pour la télévision (« La joie de vivre« ). Faut-il y voir une tendance ? Y a-t-il d’autres classiques que vous souhaiteriez porter sur grand ou petit écran ?

La joie de vivre et L’homme qui rit sont les deux livres qui m’ont le plus marqué dans ma jeunesse : La joie de vivre sur la névrose familiale, sur l’intime, le rapport à la bonté; et L’homme qui rit sur l’adolescence, les apparences… Je retourne maintenant à ce qui m’a construit. D’autre part, les grands auteurs du XIXème siècle avaient quand même un art absolu de la narration qu’on ne retrouve que rarement aujourd’hui. Et des auteurs comme Zola, Hugo, Dostoïevski, Flaubert… avaient une vision de l’humanité qui reste résolument moderne.

Pour l’instant, je n’ai pas d’autre projet classique. Il y a un autre livre que j’apprécie beaucoup, Martin Eden de Jack London – l’histoire d’un homme pauvre qui devient écrivain célèbre – une histoire qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec L’homme qui rit. Mais c’est un roman fondamentalement américain, qu’il serait dur d’adapter.

 

L’homme qui rit : bande-annonce

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