Anne-Marie Voise IUFM BourgogneEn France, quand l’enseignement des langues en primaire commence-t-il ?

L’enseignement des langues est obligatoire dès le CE1, et à partir de 2013, dès le CP. Pour l’instant, seule une initiation a lieu au CP.

L’enseignement est avant tout oral : il n’y a pas de traces de la langue écrite avant le CE1. Cette insistance sur l’oral, en compréhension et en expression, suit les recommandations d’études scientifiques. Les capacités acoustiques et articulatoires sont plus développées chez les petits, il faut l’exploiter avant qu’il ne soit trop tard. Après avoir atteint un seuil critique vers 10 ans, l’oreille se fossilise, et il devient plus difficile d’entendre la sonorité des langues étrangères et de reproduire un modèle.

Les langues enseignées sont-elles variées ?

C’est de l’anglais à 90%. En ce qui concerne les autres langues, l’allemand va plutôt s’enseigner en Alsace, l’italien vers Nice et l’espagnol vers Toulouse, pour des raisons évidentes. On n’a tout simplement pas les moyens humains d’enseigner d’autres langues.

Quel est le volume horaire pour cette discipline ? Est-il respecté ?

Les textes officiels préconisent 54h par année. Les professeurs des écoles devraient essayer d’organiser 2 séances d’une demi-heure en CP-CE1, et 2 séances de 45 minutes par semaine en cycle 3. Mais les enseignants sont libres de partager les séances et de les positionner comme ils l’entendent.

Dans les faits, les professeurs omettent les séances de langues s’ils ont pris du retard en français et en maths. Même si les professeurs sont aujourd’hui convaincus qu’il est indispensable d’enseigner les langues à l’école, cet enseignement passe toujours au second plan, car ils revendiquent la nécessité de couvrir les bases du français avant d’autres langues. Pourtant, en apprenant une langue étrangère, on comprend mieux les mécanisme de la langue de scolarisation.

Les professeurs des écoles ne sont-ils pas rebutés par l’idée d’enseigner une langue vivante, seuls devant une classe ?

C’est plus simple depuis qu’on exige des étudiants en master d’avoir un niveau de langue vérifié par le certificat CLES, équivalent au niveau B2 du CECRL. Mais des réticences demeurent, parce que les professeurs d’écoles viennent de filières universitaires très diverses : psycho, socio, sciences de l’éducation, lettres… mais aussi biologie, éducation physique… Leurs parcours font qu’ils sont moins spécialisés dans certaines matières. Or 10 à 15% seulement sont d’anciens linguistes.

L’argument invoqué le plus souvent par ceux qui hésitent à enseigner une langue est qu’eux-mêmes la parlent très mal, et qu’ils vont donc faire un très mauvais modèle pour les enfants. Je comprends cet argument : les élèves ont une telle capacité à reproduire une langue à l’identique qu’il serait préjudiciable pour eux d’avoir un modèle erroné. En même temps, on peut faire des progrès même à l’âge adulte ! Si on s’entraîne à prononcer les mots nouveaux qu’on veut apprendre aux élèves avant de faire un cours, à l’aide des nombreux supports audio et vidéo disponibles aujourd’hui en accompagnement des manuels scolaires ou sur les sites des CRDP par exemple, il y aura peu de dégâts.

Il y a aussi cette notion du « classroom english » : l’idée est de se constituer un petit lexique de mots peu utiles dans la vie courante mais très utiles en classe, un kit minimal de survie qui permet à l’enseignant de faire illusion. Please, come to the board, repeat, brilliant ! Des structures pour faire répéter, reproduire, mettre en activité, féliciter ses élèves, etc. afin que la séance d’apprentissage se passe totalement en langue étrangère. Et cela n’exige pas de l’enseignant d’être parfaitement bilingue.

Y a-t-il d’autres obstacles à l’enseignement des langues en primaire ?

Les enseignants doivent acheter leur propre matériel. Or une méthode digne de ce nom, de qualité, avec des supports adaptés, est de l’ordre de 150 euros… Depuis les années 90, quand seuls les enseignants volontaires enseignaient les langues, nous sommes passés à une généralisation, une massification de cet apprentissage – mais sans s’en donner forcément les moyens. Cette politique a été menée par tous les ministres de l’Education depuis plus vingt ans, qu’ils soient de gauche ou droite, car les électeurs estiment que la connaissance des langues est essentielle dans l’Europe d’aujourd’hui. Et c’est pareil dans les autres pays, il y a une volonté commune d’avancer l’âge des apprenants. Maintenant, il faut une politique d’équipement des écoles adéquate.

Selon vous, cet apprentissage de plus en plus précoce est-il amené à devenir obligatoire en maternelle ?

Pour moi, c’est surtout en maternelle qu’il faudrait enseigner les langues étrangères. Il faut bien sûr développer tôt l’empathie de l’enfant pour d’autres sonorités, cette capacité à mieux percevoir des sons. Les enfants sont métamorphosés quand ils apprennent des langues étrangères et essaient d’en reproduire les sons. C’est un nouveau monde sonore qui s’ouvre à eux, ça leur procure un pur plaisir.

Mais l’objectif ne serait pas uniquement de développer un lexique. C’est à la maternelle qu’on apprend à vivre en société, et que l’on commence à s’ouvrir à l’Autre. La découverte d’autres langues permettrait de cimenter des liens forts entre les enfants, surtout dans des milieux plurilingues et pluriculturels comme en Ile-de-France, où des langues étrangères sont souvent parlées à la maison. Je mise là-dessus pour poser les bases d’un monde meilleur.