Jocelyne BegueryQuel est l’intérêt de la philosophie dès l’école primaire ?

La « discussion à visée philosophique », un concept emprunté au professeur Michel Tozzi, a un intérêt dans l’apprentissage du langage. Elle confère une estime de soi aux enfants et une capacité à être dans l’abstrait et le concept, ce qui facilite l’apprentissage des langages symboliques. Même s’il s’agit de grands mots à l’école, toutes les études sociologiques vont dans le même sens : éprouver des joies intellectuelles, en échangeant autour de concepts philosophiques, place les enfants dans un rapport positif au savoir.

Faut-il rendre cet enseignement obligatoire et à partir de quel âge ?

On ne peut inclure au programme que de véritables disciplines. Or là, il s’agit d’une sensibilisation. Cette pratique de la discussion à visée philosophique s’adresse à des enseignants volontaires, à partir de la grande section de maternelle, à l’âge où la pensée dialogique devient possible et où les enfants commencent à se faire une représentation de la pensée de l’autre.

Comment former les enseignants à cette pratique ?

Les professeurs de philosophie sont de moins en moins nombreux et la philosophie de l’éducation perd du terrain dans la formation des enseignants, remplacée par la psychologie ou la sociologie. Dans le cadre de la refondation de l’école, il faut réintroduire une formation philosophique et professionnelle globale, associée à une formation didactique. Car la discussion à visée philosophique ne s’improvise pas : il ne faut ni tomber dans l’échange d’opinions, ni essayer de jouer au prof de philo de Terminale. Il s’agit d’aider les élèves à réfléchir sur une question concernant leur vie d’enfant. Les inciter à dire ce qu’ils pensent est une chose, mais l’important c’est de les amener à penser ce qu’ils disent.

En quoi est-ce différent des cours de morale laïque souhaités par Vincent Peillon ?

Il existe une école de pensée qui propose des discussions dans le but d’éduquer à la citoyenneté grâce à la réflexion philosophique. Il ne faut pas se limiter à cela. Les questions doivent venir de l’intérieur de la classe, et peuvent avoir un lien étroit avec les apprentissages : par exemple « qu’est-ce que le nombre ? » ou « qu’est-ce que lire ? ». Ce que veut mettre en place Vincent Peillon sera difficile sans un éveil philosophique. Faire de la philosophie à l’école, c’est beaucoup plus vaste que la seule éducation à la morale laïque.

Quels conseils donner aux enseignants pour pratiquer la philo à l’école ?

Ne pas le faire par simple mode ! Si les enseignants ont l’habitude d’être à l’écoute des questions non strictement scolaires des élèves, alors oui, l’expérience peut être tentée. Je conseille de travailler à deux ou à trois. La discussion à visée philosophique doit avoir lieu régulièrement : 45 minutes une fois par semaine pour les plus grands, 15 à 20 minutes tous les 15 jours pour les petits. Il est important de créer un rituel, en se rassemblant dans un coin calme de la classe. Le micro ou le bâton de parole est utile : le fait de se le passer crée les conditions de l’écoute. On peut partir d’un album, d’une fable, ou même d’une altercation à la récréation : on pourra ainsi s’interroger sur « qu’est-ce qu’un ami ? ». Peu à peu les élèves vont élucider le concept d’amitié. Seule condition : réfléchir soi-même en amont sur le concept pour ne pas risquer de laisser la discussion dériver et être capable, d’une part, de recentrer les questions, d’autre part, d’en résumer l’essentiel en fin de parcours. Et je conseille aux professeurs d’enregistrer ces discussions et de les restituer par écrit : une façon de corriger ses erreurs et de mesurer les progrès de la classe.