Clara Bouffartigue : dans mon film, « j’ai cherché à sonder l’acte d’enseigner et les secrets de la transmission »

Le film 'Tempête sous un crâne', qui sort au cinéma demain 24 octobre, propose de suivre le temps d'une année scolaire le quotidien d'une classe de 4e de Seine-Saint-Denis et de leurs enseignantes de français et d'arts plastiques, Alice et Isabelle. Entretien avec Clara Bouffartigue, la réalisatrice.

Clara Bouffartigue

Clara Bouffartigue

Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser un film sur le thème de l’enseignement ?

Je voulais travailler sur la question de la transmission. Or, étant issue d’une famille d’enseignants, il était pour moi évident que c’est autour de l’acte d’enseigner que j’allais travailler. De plus, Alice Henry, la professeure de français du film est une amie de jeunesse, que j’ai connue alors qu’elle ne savait pas elle-même qu’elle deviendrait un jour enseignante. Nous partagions sur l’école et sur le métier un regard très proche. Proposer ce projet à Alice était donc pour moi une évidence, en sachant dès le départ que je souhaitais qu’il y ait plusieurs enseignants dans le film, pour pouvoir approcher des pédagogies différentes. J’ai donc ensuite rencontré Isabelle et puis…

Pourquoi avoir opté pour le documentaire plutôt que la fiction ?

Nous vivons une époque où le documentaire peut exister en salle, encore difficilement, mais nous y venons. Pour nous documentaristes, cela signifie que nous pouvons écrire pour le cinéma.

En documentaire, nous travaillons à partir du réel dont nous dégageons, sous l’effet de notre regard, notre propre lecture du monde. C’est le mouvement inverse d’une oeuvre de fiction.

J’aime la manière dont le documentaire me permet d’établir un lien entre moi et le monde, de me positionner. J’aime aussi l’urgence et la rigueur qu’il impose. Lorsque vous vous trouvez face à une situation qui se présente et que vous devez tournez dans l’instant, vos choix de mise en scène sont nécessairement instinctifs.

Tempête sous un crâne se passe dans un collège difficile de Seine-Saint-Denis. Pourquoi avoir choisi de tourner dans une ZEP ?

Mon premier choix n’a pas été guidé par l’établissement mais par les personnages. Alice exerçait là, un point c’est tout. Mais je dois dire que c’est bien tombé. Parce que j’ai moi-même grandi dans un établissement scolaire dont ma mère avait pris la direction, en ZEP rurale. Je suis donc bien placée pour savoir que dans ce type de collège, lorsqu’il y a un vrai projet d’établissement, bien souvent, les difficultés rencontrées deviennent une force et donnent naissance à beaucoup d’innovations. Une ZEP peut parfois agir comme un véritable laboratoire de recherche en pédagogie.

A propos de ‘Tempête sous un crâne’

– Notre article sur le film

– Le site Internet

– La page Facebook

Dans ce documentaire, vous n’adoptez ni le regard d’un enseignant ni le regard d’un élève en particulier. Que souhaitez-vous ainsi montrer ?

En effet, le regard est le mien. Je ne suis ni élève ni enseignante. Je porte sur eux le regard d’une adulte, ancienne élève, fille de prof, mère de famille et citoyenne à la fois qui cherche à sonder l’acte d’enseigner et les secrets de la transmission et qui au passage en profite pour remettre au centre du débat la raison d’être du métier et les fondements de l’école.

Les enseignants sont (symboliquement) très abîmés par le regard que la société et les médias portent sur leur métier.

Avez-vous scénarisé certaines scènes afin de donner plus de cohérence au film ?

Aucune. Seule la lecture des travaux des élèves est mise en scène, et encore c’est un bien grand mot. Disons que je leur ai demandé de les lire devant la caméra.

La cohérence du film repose sur un long travail de préparation. C’était un film très écrit, au sens d’un documentaire bien sûr. Il n’y a pas de scénario. Mais toutes les intentions, les axes, le choix des cours filmés, le dispositif et les méthodes envisagées pour réussir à servir ces objectifs étaient écrits. Je savais où j’allais. Je remarque qu’il y a souvent confusion entre « provoquer ce qui va se passer devant la caméra » et « savoir porter sur ce qui se présente un regard singulier » qui relève lui du geste documentaire.

Comment avez-vous procédé pour que le comportement naturel des élèves en classe ne soit pas perturbé par le tournage ?

Du temps, il faut du temps. Je suis restée un an dans le collège. Le premier trimestre en immersion mais sans tourner. J’étais dans la classe avec eux. D’abord assise parmi eux puis me levant avec un appareil photo compact puis un caméscope. Juste avant Noël, je leur ai finalement annoncé le début du tournage pour début janvier. La caméra et les micros n’étaient certainement pas le plus impressionnant. Le plus difficile était sûrement pour les élèves et pour les profs de s’habituer à ma présence et à mes déplacements. Le temps a fait son travail et puis, j’ai tourné entièrement seule. Sans aucune équipe.

Par ailleurs, le chef d’établissement m’avait conseillé d’arriver avant les vacances de Toussaint. Au-delà de cette date, elle considérait que le groupe classe serait scindé et que je ne pourrais plus l’intégrer. Je serais restée un élément étranger au groupe. Elle avait probablement raison.

Quel a été le retour des protagonistes qui ont visionné le film ?

Alice et Isabelle ont été très émues bien sûr. Je crois qu’elles se sont senties respectées. Mais elles ont tout de suite eu la sagesse de faire la différence entre leurs personnes et les personnages auxquels elles avaient donné naissance dans le film. Les autres adultes ont été heureux de découvrir ce qui se passe en cours, ce qui donne aussi un sens à tout ce qu’ils mettent en oeuvre au quotidien.

Quant aux élèves, j’ai le sentiment qu’ils n’ont pas vu le film. Ils se sont vus, eux, et c’est bien normal ! J’aimerais bien savoir aujourd’hui, deux ans après, quelle serait leur lecture ?

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