Enseignant et bègue : « toutes mes inspections étaient sources de veillées terribles »

Enseignement et bégaiement sont a priori difficilement compatibles. Pourtant, François Estève, professeur d'anglais à la retraite, a concilié durant 41 ans sa passion de l'enseignement avec ce handicap. Entretien.

François Estève

François Estève

Qu’est-ce qui pousse une personne bègue à se lancer dans l’enseignement malgré les difficultés que cela implique ?

Beaucoup de bègues choisissent des métiers comme prêtre ou enseignant, où ils peuvent être « en chaire » et parler. Les bègues adorent parler, ce sont des bavards. Cela peut être une vengeance, une revanche sur le handicap.

Pourtant, a priori, le métier d’enseignant n’est pas le plus facile pour un bègue…

En effet. Un enseignant doit être pédagogue. Son cours doit être précis, extrêmement construit, et autorise peu de frivolités ou d’improvisation. C’est tout le contraire de ce dont un bègue a besoin. Un bègue a besoin d’improvisation, parce que justement certains mots ne sortent pas. Donc il faut des substituts, il faut du remplacement, et surtout il faut faire attention, car si l’on ne prend pas garde, on s’éloigne du sujet du cours.

En plus, l’enseignant doit constamment se répéter, alors que le bègue a horreur de la répétition. Etre obligés de ressasser, cela nous met dans des situations épouvantables. J’y ai été énormément confronté, surtout en fin de carrière où il n’y a pas d’acquisition, et où on fait surtout de la répétition. Je devais développer un vocabulaire beaucoup plus important qu’un enseignant non-bègue. Heureusement, la langue française est riche.

Votre bégaiement vous a-t-il porté préjudice au cours de votre carrière ?

Il m’a surtout desservi dans l’obtention de mes diplômes. Chaque oral pouvait se transformer en véritable catastrophe. Aucun mot ne sortait, même si je connaissais parfaitement le sujet. Je me sentais profondément découragé. Et finalement, je rendais ma copie à l’écrit. Je griffonnais quelque chose sur un papier que je remettais au jury.

Par contre, en classe, c’était vraiment différent. Ce n’était pas la même responsabilité. Il y avait une idée fermement arrêtée chez moi, c’était qu’un enseignant ne pouvait pas bégayer. Il devait être précis, plaisant à écouter. C’est déjà assez pénible pour des enfants de passer une heure assis et concentrés, si en plus des phrases du cours se perdent, suscitent le sourire, cela devient impossible. Cette idée m’a toujours conforté dans cet effort que je faisais continuellement, de ne pas bégayer en classe.

Vous avez donc pu exercer votre métier comme un non-bègue…

Pas comme un non-bègue, non, car j’ai développé toute une politique de substitution de mots dans les phrases pour éviter de buter sur un terme précis. Cela impliquait de cultiver un vocabulaire riche, précis et fourni, afin de pouvoir s’en servir en cas de besoin. J’utilisais également de petites stratégies d’évitement avec les élèves lorsque j’étais sur le point de bégayer, afin qu’ils ne s’en rendent pas compte : un détour physique, une rupture du regard…

Avez-vous rencontré d’autres enseignants bègues au cours de votre carrière ? Géraient-ils leur bégaiement de la même manière que vous ?

J’ai eu des enseignants bègues qui faisaient mine de ne pas bégayer ou d’ignorer complètement ce handicap. Ils se conduisaient de façon tout à fait stupide et cherchaient à se fondre dans le reste du corps enseignant. Aucun n’a jamais fait preuve d’indulgence à mon égard. Par exemple, lors de mes oraux, l’enseignant bègue à qui j’ai eu affaire ne m’a pas proposé de coucher mes idées sur le papier, malgré mes difficultés à m’exprimer. Les profs bègues font preuve d’un manque de simplicité, de fraternité sur ce sujet. Je n’ai jamais vu non plus un enseignant bègue signaler le bégaiement d’un élève. J’ai toujours entendu parler de « manque de participation », toujours un tas de reproches, mais jamais de mention du bégaiement. Peut-être parfois « timidité exacerbée » au mieux. Je pense que comme cela personne ne songeait à se demander pourquoi eux-mêmes hésitaient sur des syllabes, des consonnes ou des débuts de phrases.

Moi, j’essayais d’être compréhensif à l’égard de mes élèves bègues. 1 personne sur 100 est bègue, donc sur 3 classes j’en avais forcément un tous les ans. Je leur donnais des conseils, comme par exemple de ne lever le doigt que s’ils étaient absolument sûrs de leurs réponses, pour éviter les moqueries de leurs camarades. Je ne les interrogeais jamais non plus à brûle-pourpoint. Du coup cela se passait très bien.

Dans quelles situations avez-vous le plus souffert de votre bégaiement ?

Lors de toutes mes inspections ! Elles ont été sources de veillées terribles, où j’entrais dans une espèce de dépression idiote et me posais beaucoup de questions sur ce que je faisais. Un trac épouvantable, à chaque section. Mais ensuite pendant l’inspection, j’avais une espèce de force intérieure qui faisait que je reprenais le dessus.

Avez-vous considéré votre bégaiement comme une force à certains moments ?

Pas spécialement, non. Un atout, peut-être dans la façon que j’avais de le maîtriser en classe. Ça me valorisait un peu quelque part.

3 commentaires sur "Enseignant et bègue : « toutes mes inspections étaient sources de veillées terribles »"

  1. Bérenger  12 septembre 2012 à 16 h 34 min

    Merci pour ce témoignage François !
    Bérenger du blog http://www.jebegaie.comSignaler un abus

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  2. Maxime  22 septembre 2012 à 7 h 22 min

    Je suis professeur de francais et moi aussi je suis atteinte par le bégaiement, mais je n’arrive pas à le contrôler et mes élèves et mes collègues rigolent.Signaler un abus

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  3. Haure  3 décembre 2012 à 23 h 41 min

    Bonjour François,
    Je ne sais pas si vous lirez ces quelques lignes. Mais je trouve réconfortant de trouver là, un exemple réel et concret des techniques pour contrer le bégaiement. Je suis actuellement étudiant en lettres modernes, et je compte, comme mes parents avant moi, enseigner. Je me suis penché sur la génétique pour retrouver les racines de mon bégaiement. Il s’avère qu’il s’agit d’un frère du père à ma grand-mère. Oui, cela saute trois générations. Manque de bol, c’est tombé sur moi ?!
    Je ne pense pas, tout compte fait. Comme vous dites, j’ai enrichi mon vocabulaire, mes définitions et j’ai travaillé ma locution. Mettant ainsi de côté toutes les conséquences psychologiques néfastes pour mon épanouissement. Cela passe pour une preuve de caractère trempé aux yeux de mes contemporains. Avec le temps, j’ai appris à m’exprimer ainsi. Je bute aujourd’hui rarement et si cela arrive, c’est avec une classe certaine. Mais, lors des oraux, il m’arrive de me surprendre : j’ai récolté une excellente note à mon BAC de français.
    Malgré cela, je doute encore de ma capacité à tenir la pression. Je le saurai certainement lorsque je me retrouverai devant une classe d’élève, moi aussi.
    Merci de votre témoignage, salutations.
    HaureSignaler un abus

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