Circulaire Guéant : « il n’est pas certain que l’abrogation rattrape les dégâts »

Geneviève Fioraso, nouvelle ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a abrogé ce jeudi la très polémique circulaire Guéant. Patrice Brun, ancien président de l'université Bordeaux 3, fait partie de ceux qui se sont élevés contre ce texte durcissant les conditions d’accès à l’emploi des étudiants étrangers. VousNousIls a recueilli son analyse.

Geneviève Fioraso a mis fin à la circulaire Guéant restreignant la possibilité pour les étrangers diplômés en France d’y travailler. Quel a été selon vous l’impact de cette circulaire sur l’attractivité des universités françaises pour les étudiants étrangers ?

Je suis persuadé que cette circulaire a fait des dégâts, mais nous ne sommes pas réellement en mesure de les évaluer. Que des étudiants étrangers aient renoncé à faire une thèse en France, c’est très probable, mais quantifier cela est difficile. Et je ne suis pas certain du tout que l’abrogation suffise à rattraper les dégâts causés. A l’étranger, cet épisode restera ancré.

Je crois qu’il ne devrait pas y avoir trop de problèmes pour les étudiants francophones (canadiens ou maghrébins par exemple). Ce sera davantage problématique pour les gros contingents d’étudiants chinois, vietnamiens, indiens et d’Extrême-Orient. Ces étudiants-là risquent d’en pâtir beaucoup, car le simple fait de venir en France, pour des étudiants non francophones, est une difficulté. La situation peut devenir insurmontable s’ils craignent en plus de se heurter aux contraintes administratives de la circulaire Guéant. Je pense que les dégâts chez ces étudiants-là seront très difficiles à rattraper.

Mais il faudra attendre novembre ou décembre 2012 pour évaluer l’impact réel du texte sur les inscriptions d’étudiants étrangers en thèse.

Vous avez parrainé un étudiant étranger en début d’année, lors d’une cérémonie organisée à l’Université Panthéon-Sorbonne. Cette initiative a-t-elle été suivie d’effets ?

J’ai en effet parrainé un étudiant syrien arrivé en France il y a trois ans avec un master obtenu brillamment. Je l’ai fait d’abord pour soutenir ce cas individuel. Au-delà, il s’agissait aussi d’un engagement politique. Celui d’un président évidemment, mais avant tout d’un universitaire. Je voulais dénoncer la contradiction absolue entre le discours ministériel, qui préconisait d’ »accueillir les meilleurs étudiants du monde » et l’action du gouvernement qui leur interdisait une première expérience professionnelle en France après leur doctorat. Cela résulte d’une contradiction majeure entre l’attitude ouverte du ministre chargé de l’université et celle, fermée, du ministre de l’Intérieur. Cette circulaire n’est absolument pas compatible avec la politique d’ouverture sur le monde affichée par le précédent ministère.

Mon intervention a été bénéfique pour mon filleul, que l’on peut considérer aujourd’hui comme « sauvé », mais ça ne s’est pas forcément aussi bien terminé pour tous les étudiants victimes de la circulaire Guéant.

Juste avant l’abrogation, Louis Vogel, président de la CPU, a déclaré qu’ « il serait dommage de supprimer » la deuxième circulaire Guéant, publiée en janvier dernier, mais qu’il fallait « aller plus loin en donnant un véritable statut aux étudiants étrangers », validé par une loi. Etes-vous d’accord avec ces propos ?

Je crois bien sûr qu’il faut un texte. Une loi, un décret ou une circulaire, je n’ai pas les compétences juridiques pour déterminer lequel serait le plus adapté, mais il faut un texte général, qui cadre les droits et les devoirs d’un doctorant étranger. S’il n’y en a pas, les étudiants étrangers resteront soumis au droit normal des étrangers, alors que ce que nous cherchons à montrer, c’est qu’en ayant passé un master ou un doctorat en France, on ne peut pas être considéré comme dépendant du droit normal des étrangers. La deuxième circulaire Guéant devait également être supprimée. Je pense qu’elle n’a pas réglé le problème de l’interprétation des textes. L’étudiant était toujours soumis, avec cette deuxième circulaire, à des interprétations locales du texte, par nature arbitraires.

Qu’attendez-vous du texte qui remplacera la circulaire et quelles sont vos préconisations sur ce que l’on devrait y trouver ?

J’attends une clarification, qui ne permettrait plus aux préfets d’interpréter le texte national comme ils l’entendent. L’étudiant étranger devrait disposer de davantage de temps, un an ou deux, après le doctorat passé en France, pour avoir une chance de trouver un travail en France -un travail correspondant, bien entendu, au doctorat passé. Il faut trouver la juste mesure entre la position extrêmement fermée de la circulaire Guéant et celle, un peu naïve, qui considérerait normal qu’une diplômée de physique nucléaire trouve un emploi d’hôtesse de caisse dans un supermarché. Là ça n’aurait pas de sens.

Ce qui s’est passé avec le précédent gouvernement a été vécu comme une inconséquence politique terrible. Attirer les étudiants étrangers pour les former, puis de leur refuser le droit de travailler est contradictoire. Je ne croyais plus du tout, sur ce point, au précédent gouvernement. Même si je fais bien davantage confiance au nouveau, j’attends quand même de voir comme les choses vont évoluer. Aujourd’hui, 40 % des doctorants en France sont étrangers. Que ferait la recherche française sans eux ?

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