Nicole Bailly

Nicole Bailly

A quelles problématiques avez-vous été confrontée en ZEP ?

J’ai été au contact de populations en grandes difficultés scolaires et sociales, pour lesquelles tout était une épreuve : de la confrontation avec les services éducatifs, avec la médecine scolaire jusqu’à celle avec la justice. J’ai vu de nombreux jeunes enseignants s’écrouler dans mon bureau au bout d’un an. Ils croyaient un peu naïvement qu’ils parviendraient à apprendre à lire aux trois quarts de leurs élèves dès la fin du 1er trimestre alors qu’en réalité, un quart ne savait toujours pas lire à la fin de l’année. J’ai voulu écrire ce livre pour les futurs psychologues scolaires et enseignants. Comme ils n’ont plus de formation réelle, ils ne savent rien du quotidien qui les attend sur le terrain. Je souhaite que mon témoignage soit un outil de formation, afin que les nouveaux enseignants puissent se poser les bonnes questions, avant d’y être confrontés.

La situation s’est-elle dégradée au cours de votre carrière ?

A l’évidence, oui. Le principal problème est le suivant : dès qu’une famille commence à s’en sortir, elle quitte le quartier et d’autres arrivent avec des difficultés encore plus grandes : chômage, problèmes d’argent, séparation… Ce n’est pas la faute de l’école. On a d’ailleurs rencontré des inspecteurs de l’éducation nationale extraordinaires et nos équipes fonctionnaient du mieux qu’elles le pouvaient. Mais il y a eu des coupes sombres et des manques importants : les non remplacements de postes, la fin des emplois-jeunes, la pénurie d’auxiliaires de vie scolaire… J’ai aussi vu une CLIS (Classe d’inclusion scolaire) fonctionner pendant deux ans sans titulaire, donc sans enseignant spécialisé. Et comme les parents ne se bagarrent pas autant que ceux des communes favorisées, la situation n’évolue pas.

Vous appelez de vos vœux « une politique audacieuse pour une réelle égalité des chances ». Que préconisez-vous ?

D’abord, recréer une vraie formation des enseignants. Il y a de quoi espérer avec le nouveau gouvernement, mais je reste dans l’attente. Il faut que le contenu de la formation soit aussi large que possible et qu’il ne porte pas uniquement sur les disciplines. Je ne sais plus combien de fois j’ai entendu des jeunes enseignants se plaindre de n’avoir reçu ni formation pédagogique ni formation psycho-sociale. Actuellement, ils sont formés pour enseigner des contenus didactiques, mais pas sur la manière de transmettre leur savoir, ni sur la façon d’éveiller le désir d’apprendre. Je suis également convaincue qu’il faut davantage travailler en binôme dans une classe de ZEP. J’ai connu des classes qui ont explosé car leur instit’ se retrouvait démuni face à des élèves sans limite. Et la plupart du temps, quand un enseignant n’y arrive pas, il culpabilise. Le fait d’échanger avec un collègue permet de relativiser et souvent de surmonter le problème. Quant aux rythmes scolaires, le rétablissement de la semaine de cinq jours est une bonne chose à condition de remettre l’école le samedi matin. Par expérience, c’est essentiel pour les familles pauvres, sinon leurs enfants tournent en rond lorsqu’il n’y a pas cours.

Quelle place doivent occuper les psychologues dans les écoles ?

Ils sont un maillon essentiel au sein des réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficultés. Il faut donc remettre en place les RASED. En ZEP particulièrement, les psychologues ont un rôle de soutien important des équipes enseignantes et des familles. Tout comme les maîtres E et G, les psychologues sont les seuls spécialistes qui sont accessibles gratuitement sur le terrain, sachant qu’il est très difficile pour les familles du Quart Monde de se rendre spontanément dans les Centre médico-psychologiques (CMP). Les psychologues scolaires doivent être « multifonctionnels ». Ils ne doivent pas s’enfermer dans leur tour d’ivoire mais collaborer avec les membres de l’équipe enseignante et faire un travail aussi bien avec les enfants qu’avec les adultes. Nous n’avons pas toutes les solutions, mais nous pouvons aider à les trouver.