Vous identifiez dans votre livre (1) quatre types de ségrégations, quelles sont-elles ?

La première est une ségrégation de genre : les filières professionnelles Bureautique ou Habillement scolarisent plus de 90% de filles alors que les filières Mécaniques ou Electricité plus de 90% de garçons. Résultant des normes sociales, elle pénalise les femmes lorsqu’elles sont une minorité à intégrer l’ENA ou Polytechnique. La deuxième forme de ségrégation est de type ethnique. Les élèves d’origine étrangère sont absents de la grande majorité des établissements et concentrés dans quelques établissements de banlieues. La troisième modalité est dite « académique », c’est-à-dire liée au niveau scolaire. A ce propos, les données sont édifiantes. Enfin, la ségrégation sociale désigne une différenciation forte du recrutement social des établissements. Il existe des établissements mixtes mais aussi des établissements très bourgeois avec plus de 80% d’enfants des catégories aisées, et d’autres très populaires.

Quelles sont les origines de ces ségrégations ?

Ces ségrégations ont plusieurs origines. La ségrégation sociale tient des inégalités de revenus et de patrimoine. Les différences de recrutement des quartiers se répercutent sur le recrutement social des établissements. La ségrégation ethnique est aussi liée aux inégalités économiques. Les populations immigrées, majoritairement peu qualifiées, habitent dans les quartiers déshérités. L’importance du diplôme pour l’intégration professionnelle explique certaines inégalités. Cette centralité du diplôme amène les parents, et notamment ceux des catégories aisées, à choisir les établissements considérés comme les meilleurs afin de maximiser les chances de réussite scolaire et professionnelle de leurs enfants.

Vous pointez du doigt une évolution négative de l’école française, c’est-à-dire ?

En comparant les données internationales de 2000 à 2009, je montre que d’une part l’école française devient de plus en plus injuste : la réussite scolaire des élèves est de plus en plus en rapport avec leur origine sociale. D’autre part, elle est de moins en moins performante : le niveau moyen des élèves baisse et le nombre d’élèves faibles augmente. Les causes du déclin sont multiples. L’augmentation de la ségrégation sociale et académique, liées à l’abandon progressif du collège unique et à la multiplication des options et sections, est une des explications.

Vous mettez en cause l’éducation prioritaire, censée gommer les différences. Pour quelles raisons ?

L’échec de l’éducation prioritaire tient au fait que les établissements concernés ne reçoivent pas plus d’aides que les autres ou pas suffisamment plus. Pour gommer les différences, ces établissements devraient notamment avoir des classes nettement moins chargées. Deux élèves en moins par classe ne permettent pas d’augmenter sensiblement les chances de réussite. Des recherches très solides montrent que cinq élèves en moins par classe permettraient de réduire sensiblement les différences.

Vous montrez que les systèmes étrangers fonctionnent mieux que le nôtre. Quelles leçons en tirer ?

L’école finlandaise est un exemple stimulant. Le niveau moyen des élèves est très élevé, le nombre d’élèves faibles très réduit, les inégalités de réussite selon l’origine sociale limitées. C’est un système éducatif qui se caractérise par un fort collège unique, une affectation planifiée des élèves selon une carte scolaire, très peu d’établissements privés (moins de 3%!) et une forte mixité sociale des établissements. Leur pédagogie, qui repose sur la valorisation plutôt que la sanction des échecs et qui refuse le classement, est aussi très différente de celle usuellement pratiquée en France. Ce serait un modèle à suivre. Mais pour l’instant, les politiques éducatives mises en œuvre en France ont été plutôt le contraire de celles qui permettent à l’école finlandaise d’être l’une des meilleures du monde.