Peur d’enseigner : « j’y ai été confronté comme tout le monde lorsque j’ai débuté »

Serge Boimare, psychopédagogue retraité, directeur pendant 20 ans du Centre Médico-Psychopédagogique (CMPP) Claude Bernard à Paris, vient de publier « La peur d’enseigner ». Ancien instituteur, aujourd’hui consultant auprès des écoles de Genève, il estime que de nombreux enseignants sont mal à l’aise devant leur classe. La solution ? Serge Boimare plaide pour une meilleure formation et une analyse régulière des pratiques pédagogiques. Entretien.

photo serge boimareLa « peur » d’enseigner est-elle un phénomène répandu ?

Très répandu ! Généralement, elle est déclenchée par la résistance de certains élèves aux propositions pédagogiques des enseignants. Ensuite, cette peur, très visible chez les débutants, se transforme chez les enseignants chevronnés en propositions particulières. Certains se mettent en position d’autorité excessive et ils sanctionnent. D’autres adoptent une démagogie relationnelle, en abaissant les contraintes. Dans les deux cas, une coupure se crée avec les élèves, alors qu’environ 15 à 20% d’entre eux ont besoin de renouer avec la pensée, la réflexion.

Avez-vous été personnellement confronté à cette « peur » lorsque vous étiez instituteur ? Qui sont les enseignants les plus exposés ?

J’y ai été confronté, comme tout le monde, lorsque j’ai débuté. Ce sont les enseignants les moins bien formés qui se retrouvent en situation délicate. Pour une simple raison : actuellement, il n’y a pas ou trop peu de travail d’équipe.

Comment se traduit la peur d’enseigner ? Est-ce la boule au ventre avant de prendre la parole ou une angoisse plus profonde ?

Il peut y avoir les deux. Et comme le métier d’enseignant repose sur la relation, dès que l’on n’est plus au maximum de ses performances, cela devient très compliqué de s’adresser au groupe. Cela provoque de la distance plutôt que de l’adhésion.

Ce stress peut-il toutefois avoir des effets bénéfiques, comme le trac pour les comédiens ?

Non, je ne crois pas que ce soit pareil. S’adresser à un groupe d’enfants nécessite de la tranquillité. Il faut être serein. Or un prof anxieux va souvent trop préparer ses fiches et sa leçon. Du coup, son cours sera trop formel et il n’y aura plus cette liberté créative.

D’où vient cette peur ?

La peur d’enseigner repose d’abord sur une rencontre délicate avec les élèves. Elle est générée par les élèves contestataires, mais aussi par ceux qui s’ennuient ou s’endorment en classe. Ces situations sont très difficiles à vivre, surtout pour un enseignant isolé.

Quels sont les effets sur les élèves ?

Lorsque les profs sont démunis, ils ne vont travailler qu’avec une minorité d’élèves. Les autres vont rester sur la touche. Cela crée des écoles qui dysfonctionnent, de l’échec scolaire et beaucoup d’élèves décrocheurs.

Comment cela se soigne-t-il ?

Cela passe par une meilleure formation des enseignants et par une formation spécifique à la dimension relationnelle. Il ne faut pas se contenter d’une formation technique, certes nécessaire mais qui ne suffit pas. Un prof a besoin de compétences relationnelles pour savoir gérer un conflit et conduire un groupe. Or ce n’est pas fait aujourd’hui, ou par saupoudrage. Il ne suffit pas de se parler ponctuellement dans les couloirs ou lors des conseils de classes, entre deux problèmes administratifs. En fait, on considère la dimension relationnelle du métier comme accessoire. On se dit encore trop souvent qu’un peu de charisme, cela suffit pour enseigner. Ce qui est une grossière erreur.

Quels conseils donnez-vous aux enseignants pour combattre la peur d’enseigner ?

La réponse pédagogique est essentielle. Le jour où l’on voudra régler la question de l’échec scolaire, il faudra utiliser une pédagogie qui entraîne les élèves à l’expression. C’est à dire en leur apprenant à parler et écrire, en donnant du sens au savoir. Cela passe par de la lecture à haute voix et des débats. Deux garde-fous protègent les profs : la culture, pour intéresser les élèves, et puis il faut que les enseignants aient un lieu réservé à la co-réflexion. Je préconise 1h30 chaque semaine pour échanger entre profs. Quand vous êtes face à une classe qui refuse de travailler, ce qui arrive très souvent au collège, prendre des notes sur la situation se révélera très bénéfique pour pouvoir ensuite en parler. En Suisse, des enseignants sont engagés dans cette réflexion et chacun partage ses propres stratégies. Résultat : ils se sentent soutenus par leurs collègues et ont plaisir à leur montrer ce qui fonctionne.

La peur d’enseigner, éditions Dunod, 176p, 14,50€.

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