La crise du recrutement est-elle récente ?

Oui. Il y a cinq ans, on comptait 120 000 inscrits pour 90 000 candidats au concours. L’année dernière, moins de la moitié des inscrits se sont présentés aux épreuves du Capes. 1439 postes n’ont pas été pourvus tout concours confondus. Cette année, j’ai la quasi certitude que ce nombre va plus que doubler. Ce phénomène est très lié à la mastérisation. On a rendu plus difficile l’accès au concours aux étudiants.

Comment le réformeriez-vous pour le rendre plus accessible ?

Je clarifierais le programme en dédiant une année à la préparation du concours et une au stage. Je trouve également que les épreuves sont trop successives. Elles testent d’abord la connaissance, puis les qualités pédagogiques des candidats. Lors des écrits, il faudrait soumettre aux candidats une copie d’élève afin qu’ils la diagnostiquent à partir d’un cours qu’ils ont préparé. Et puis j’avancerais la session d’examens de septembre à mai.

Pourquoi ?

Si l’on observe les chiffres lors des inscriptions au concours, en mai-juin, il n’y a pas de crise, l’enseignement attire toujours autant. Sauf qu’en septembre, les candidats croisent les admis de l’année précédente qui reviennent à l’université. Ils les effraient en leur disant « on nous a jetés dans la fosse aux lions, sans préparation ». Le meilleur moyen pour décourager les motivations, c’est le calendrier.

Y a-t-il d’autres raisons pour expliquer cette démotivation?

Il y a une conjonction de facteurs. Le métier est beaucoup plus difficile qu’auparavant. Sans oublier la hausse du niveau d’exigence du concours à Bac + 5, sans que les salaires ne suivent. Quitte à travailler deux ans de plus, les étudiants s’orientent vers un métier mieux valorisé. Enfin, aujourd’hui, il y a une non identification des préparations aux concours : les étudiants qui ne viennent pas de l’université ne savent pas quel cursus suivre pour préparer les épreuves. On a donc tous les ingrédients pour créer la plus grave crise de recrutement de notre époque.

Que préconisez-vous pour susciter de nouvelles vocations ?

Je propose un prérecrutement, notamment dans les académies déficitaires ainsi qu’une large campagne nationale pour dire aux gens : « l’enseignement est un métier qui recrute. » J’élargirais le vivier de recrutement en l’ouvrant aux BTS ou aux IUT. Il faut aller chercher les candidats à Bac+2 en leur disant : « L’Etat va vous prendre en charge pendant trois ans parce qu’on a besoin de vous ». Cela interpellerait les lycéens qui se diront : « au bout de deux ans d’études je peux me faire embaucher ». J’insisterais aussi sur le cycle préparatoire au concours d’accès au corps des professeurs de lycée professionnel.

Et quelles sont vos idées pour réformer la formation ?

Mais il n’y a plus de formation ! Je rêve d’une structure à Bac+5, sur le modèle des écoles professionnelles françaises comme l’Ecole vétérinaire. Car enseigner est une profession avec ses spécificités. Le concours donnerait accès au master préparant au travail d’enseignant et non l’inverse. Les étudiants verraient clairement le métier auquel ils se destinent. Je ne veux pas recréer les IUFM, mais je suis favorable à des Ecoles de professeurs liées aux universités.

Qu’en est-il d’une formation continue ?

La formation initiale est un démarrage qui doit inciter à revenir. Je suis pour une obligation de formation, avec des objectifs précis. A commencer par des rendez-vous sur le modèle des entretiens de Bichat. Tous les cinq ans, il y aurait une semaine d’actualisation sur les évolutions du métier, avec présence obligatoire. Il faudrait également instaurer des mises à niveau obligatoires pour les enseignants qui changent de niveau ou de territoire. Comment voulez-vous travailler avec des élèves dont vous ne connaissez pas les repères ? Cela a créé des catastrophes par le passé.

Trouvez-vous que l’enseignement occupe une place suffisamment importante dans la campagne présidentielle ?

L’enjeu de l’éducation nationale reste très flou. Les candidats donnent l’impression de découvrir l’ampleur de la crise du recrutement. Nicolas Sarkozy se contente de proposer aux enseignants de travailler plus pour gagner plus. Il prend acte de la situation, certes, mais ses propositions risquent de l’aggraver. François Hollande est en train d’en prendre conscience, mais je voudrais que des mesures soient prises dès les mois de mai-juin, avec des campagnes télévisées de recrutement. Il faut envoyer un signal fort pour montrer qu’il s’en préoccupe.

Béatrice Bochet