Jean-Louis Auduc : il faut des campagnes télévisées pour recruter les enseignants

Lors du congrès annuel de l’UNSA-Education (du 28 au 30 mars derniers), l’ancien directeur adjoint de l’IUFM de Créteil a tiré la sonnette d’alarme : l’enseignement français connaît une grave crise du recrutement. Spécialiste du sujet, Jean-Louis Auduc se dit prêt à mettre ses idées au service d’un futur gouvernement pour renverser la situation.

La crise du recrutement est-elle récente ?

Oui. Il y a cinq ans, on comptait 120 000 inscrits pour 90 000 candidats au concours. L’année dernière, moins de la moitié des inscrits se sont présentés aux épreuves du Capes. 1439 postes n’ont pas été pourvus tout concours confondus. Cette année, j’ai la quasi certitude que ce nombre va plus que doubler. Ce phénomène est très lié à la mastérisation. On a rendu plus difficile l’accès au concours aux étudiants.

Comment le réformeriez-vous pour le rendre plus accessible ?

Je clarifierais le programme en dédiant une année à la préparation du concours et une au stage. Je trouve également que les épreuves sont trop successives. Elles testent d’abord la connaissance, puis les qualités pédagogiques des candidats. Lors des écrits, il faudrait soumettre aux candidats une copie d’élève afin qu’ils la diagnostiquent à partir d’un cours qu’ils ont préparé. Et puis j’avancerais la session d’examens de septembre à mai.

Pourquoi ?

Si l’on observe les chiffres lors des inscriptions au concours, en mai-juin, il n’y a pas de crise, l’enseignement attire toujours autant. Sauf qu’en septembre, les candidats croisent les admis de l’année précédente qui reviennent à l’université. Ils les effraient en leur disant « on nous a jetés dans la fosse aux lions, sans préparation ». Le meilleur moyen pour décourager les motivations, c’est le calendrier.

Y a-t-il d’autres raisons pour expliquer cette démotivation?

Il y a une conjonction de facteurs. Le métier est beaucoup plus difficile qu’auparavant. Sans oublier la hausse du niveau d’exigence du concours à Bac + 5, sans que les salaires ne suivent. Quitte à travailler deux ans de plus, les étudiants s’orientent vers un métier mieux valorisé. Enfin, aujourd’hui, il y a une non identification des préparations aux concours : les étudiants qui ne viennent pas de l’université ne savent pas quel cursus suivre pour préparer les épreuves. On a donc tous les ingrédients pour créer la plus grave crise de recrutement de notre époque.

Que préconisez-vous pour susciter de nouvelles vocations ?

Je propose un prérecrutement, notamment dans les académies déficitaires ainsi qu’une large campagne nationale pour dire aux gens : « l’enseignement est un métier qui recrute. » J’élargirais le vivier de recrutement en l’ouvrant aux BTS ou aux IUT. Il faut aller chercher les candidats à Bac+2 en leur disant : « L’Etat va vous prendre en charge pendant trois ans parce qu’on a besoin de vous ». Cela interpellerait les lycéens qui se diront : « au bout de deux ans d’études je peux me faire embaucher ». J’insisterais aussi sur le cycle préparatoire au concours d’accès au corps des professeurs de lycée professionnel.

Et quelles sont vos idées pour réformer la formation ?

Mais il n’y a plus de formation ! Je rêve d’une structure à Bac+5, sur le modèle des écoles professionnelles françaises comme l’Ecole vétérinaire. Car enseigner est une profession avec ses spécificités. Le concours donnerait accès au master préparant au travail d’enseignant et non l’inverse. Les étudiants verraient clairement le métier auquel ils se destinent. Je ne veux pas recréer les IUFM, mais je suis favorable à des Ecoles de professeurs liées aux universités.

Qu’en est-il d’une formation continue ?

La formation initiale est un démarrage qui doit inciter à revenir. Je suis pour une obligation de formation, avec des objectifs précis. A commencer par des rendez-vous sur le modèle des entretiens de Bichat. Tous les cinq ans, il y aurait une semaine d’actualisation sur les évolutions du métier, avec présence obligatoire. Il faudrait également instaurer des mises à niveau obligatoires pour les enseignants qui changent de niveau ou de territoire. Comment voulez-vous travailler avec des élèves dont vous ne connaissez pas les repères ? Cela a créé des catastrophes par le passé.

Trouvez-vous que l’enseignement occupe une place suffisamment importante dans la campagne présidentielle ?

L’enjeu de l’éducation nationale reste très flou. Les candidats donnent l’impression de découvrir l’ampleur de la crise du recrutement. Nicolas Sarkozy se contente de proposer aux enseignants de travailler plus pour gagner plus. Il prend acte de la situation, certes, mais ses propositions risquent de l’aggraver. François Hollande est en train d’en prendre conscience, mais je voudrais que des mesures soient prises dès les mois de mai-juin, avec des campagnes télévisées de recrutement. Il faut envoyer un signal fort pour montrer qu’il s’en préoccupe.

Béatrice Bochet

4 commentaires sur "Jean-Louis Auduc : il faut des campagnes télévisées pour recruter les enseignants"

  1. Il Rève  28 avril 2012 à 7 h 12 min

    Merci à Monsieur JL Auduc pour les quelques propositions qu’il fait relatives à la crise du recrutement des enseignants. Cependant s’il établit bien les problèmes rencontrés par les étudiants dans ce parcours devenu impossible vers le choix du métier d’enseignant il ne fait aucune référence à l’institution scolaire et à la situation dans laquelle elle se trouve, comme facteur central du désengagement des jeunes vers cette profession si particulière. Et pourtant au moment où les jeunes doivent choisir un métier ils s’orientent bien évidemment vers un choix qui les « motive » mais aussi, et peut être surtout vers une perspective porteuse d’un sens non perceptible directement : servir à quelque chose, ou servir à quelqu’un sont sans aucun doute des attirances très fortes à l’âge du choix d’un métier. Or on ne cesse de dire que l’école ne remplit plus son rôle d’ascenceur social. A savoir que selon ce principe (erronné, l’école ayant prioritairement le rôle de transmission d’une culture, de connaissances) l’école ne servirait plus la cause sociale. Cette contradiction entre les aspirations à servir des jeunes, et la représentation majoritairement partagée, mais fausse, d’une école inutile détourne les futurs candidats vers des aspirations plus socialisantes.Signaler un abus

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  2. Pedro Cordoba  28 avril 2012 à 9 h 50 min

    Des écoles pour professeurs sur le modèle des vétérinaires, c’est pas très flatteur pour les élèves. Plus sérieusement, J.L. Auduc fait deux propositions contradictoires : un concours suivi d’un stage (comme cela a toujours été le cas pour le secondaire) et un concours d’entrée à une école délivrant un master professionnel (qui ne serait donc pas un vrai concours de recrutement). La deuxième solution est viable pour le professorat des écoles. Elle revient, à vrai dire, à recréer les ENI et implique une année autonome de préparation à un concours polyvalent, ce qui est compatible avec le cursus préalable des nouveaux licenciés. Mais on se demande qui assurerait cette préparation et avec quels moyens. La solution de l’école professionnelle est en revanche impossible pour l’enseignement secondaire : les nouvelles licences, trop pluridisciplinaires et trop peu exigeantes, n’assurent pas le niveau académique minimal pour les collèges et lycées. Dans ce cas, la seule possibilité consiste à exiger un master disciplinaire comme prérequis. La partie théorique du concours (écrit+oral) se passe à Bac+6 et les lauréats ont une année de stage au terme de laquelle on peut prévoir des épreuves professionnelles de titularisation. Les deux propositions de J. L. Auduc sont viables à condition de séparer le mode de formation et de recrutement des enseignants du primaire et du secondaire. Bref, de revenir, après 20 ans d’errements, à la situation antérieure à la création des IUFMSignaler un abus

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  3. Pedro Cordoba  30 avril 2012 à 19 h 44 min

    A propos des prérecrutements : on ne s’attendait pas à trouver, au sein de la gauche pédagogique et jusque dans la garde rapprochée de F. Hollande, autant de nostalgiques d’une école républicaine, d’ordinaire vouée aux gémonies. Cela s’explique par l’amnésie partielle qui les frappe. Car ces braves gens oublient que le temps béni des IPES est aussi le temps maudit des 25% au bac, avant l’invention du collège unique. Les fils d’ouvriers étaient alors sur-sélectionnés. Infime minorité par rapport à leur corps social d’origine mais, pour cette raison même, bien meilleurs que la moyenne des bacheliers. C’est pourquoi ils pouvaient facilement décrocher les IPES. Dès la deuxième moitié des années 1970, le vent commença à tourner et les IPES devinrent le terrain de chasse des élèves de prépa puis, progressivement, celui des meilleurs d’entre eux. En réalité ces IPES ne remplissaient plus du tout le rôle social qu’ils eurent au début. Ils servaient à payer 1 ou 2 ans de plus, et par avance, les futurs normaliens. Il était assez logique de les supprimer. Le contexte est évidemment encore plus défavorable aujourd’hui. Les apprentis-sorciers qui, d’un tour de passe-passe magique, veulent donc ramener à la vie le fantôme des IPES obtiendront le contraire de ce qu’ils prétendent : au lieu de favoriser les fils d’ouvriers et d’employés, qui n’ont aucune chance de réussir le concours, ils renforceront l’avantage comparatif dont jouissent déjà les filles de profs.Signaler un abus

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  4. yoan alet  1 mai 2012 à 8 h 57 min

    Recruter ?!? Pour un emploi mal payé, mal considéré, peu motivant, j’en passe… Soyons réalistes : ce qui amènerait une (grande) majorité de jeunes vers ce métier, c’est notamment ses conditions de travail. Ne nous voilons pas la face : l’intérêt est essentiellement le temps libre – celui des vacances scolaires – ; le peu de pression hiérarchique ; et la possibilité de trouver un emploi pas trop loin de chez soi. Pour le reste…
    Alors évitons de retoquer les rythmes scolaires dans le sens où l’on risque d’augmenter le désintérêt pour une profession qui n’attire plus.Signaler un abus

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