« L’idée de démissionner me trotte dans la tête », « je ne sais plus quoi faire », « je voudrais juste avoir une vie à côté de mon travail »… Nombreux sont les témoignages d’enseignants, ceux des écoles en tête, désespérés de voir leurs demandes de mutations interdépartementales rester lettres mortes, souvent plusieurs années. Et le problème s’accentue : selon le ministère de l’Education nationale, pour le premier degré, sur 16 956 demandes de mutation déposées, 4259 ont été satisfaites, soit un taux de satisfaction de 25%, contre 29% en 2011. « Cette variation est liée, en grande partie, à la réforme des retraites », explique Josette Théophile, directrice générale des ressources humaines du ministère. « D’une part, les enseignantes mères de trois enfants n’ont plus la possibilité de partir en retraite (après 15 ans d’ancienneté). D’autre part, on constate un allongement de la vie professionnelle avec des départs en retraite différés, donc moins de postes ». Le syndicat SNuipp-FSU dénonce un taux de satisfaction « historiquement faible », avec trois enseignants sur quatre « privés de mutation » en 2012. Ces derniers sont invités à signer une pétition pour interpeller Luc Chatel.

Pour le second degré, des freins existent selon les disciplines mais dans une moindre mesure : sur 18 028 demandes de mobilité géographiques (1), 7463 ont été satisfaites cette année, soit 41,4% de réponses positives. « Un taux stable », commente le ministère.

Une quatrième demande refusée

Karine est professeure des écoles à Chartres (Eure-et-Loir) et mère de deux enfants. Elle fait partie des enseignants à l’origine de la création, en septembre 2010, du collectif des « Mutez Nous », composés d’enseignants en quête d’une mutation. Sa situation illustre les difficultés : domiciliée à Tours (Indre-et-Loire), elle effectue 3 h de trajet aller/retour par jour pour pouvoir enseigner. « Heureusement, je suis à mi-temps. Certains collègues travaillent à 900 km de chez eux ! » Mais le moral n’y est pas : sa demande de mutation en Indre-et-Loire pour rapprochement de conjoint vient de lui être refusée pour la 4e fois : « je ne comprends pas, je ne suis jamais absente ni malade. Je travaille et j’habite dans la même académie (celle du Centre) et malgré tout je ne peux pas bouger. » Problème : elle exerce dans un département dont il est difficile de partir, car traditionnellement déficitaire en enseignants. La conséquence ? « On perd un peu la foi dans notre métier et on culpabilise quand on apparaît épuisé devant ses élèves. J’exerce en ZEP avec des enfants qui ont pourtant besoin de beaucoup d’attention ! », indique Karine.

Malgré leur frustration, il arrive aussi que des enseignants « raccrochent » pour préserver leur vie familiale. D’autres essaient de bifurquer vers le privé. « Les suppressions de postes perturbent les mutations, assurer le contraire est risible », résume Karine, « le barème actuel est biaisé, il y a des passe-droits. Les inspecteurs d’académie deviennent très frileux à nous laisser partir, de peur de se retrouver en sous-effectifs et de se faire taper sur les doigts par les recteurs. » Les combines deviendraient la règle pour obtenir le maximum de « points », les dossiers médicaux se multiplient… « Le système académique crée des abus. En Touraine, où j’habite, des enseignants arrivent de la région parisienne, avec moins de points que moi ! » Karine résume : « Cela aboutit à une gestion inhumaine où nous ne sommes que des pions ».

Rapprochement de conjoint : 46% des demandes satisfaites

Josette Théophile, spécialiste du sujet au ministère, nuance : « nous mettons en place chaque année un dispositif unique qui permet aux enseignants d’exprimer leurs souhaits de mobilité, sachant que dans le 1er degré les enseignants ont passé un concours académique ! » Elle souligne que le dispositif s’est enrichi d’une plateforme téléphonique. La cellule « info mobilité » est accessible, par téléphone, une semaine avant la saisie des vœux. Josette Théophile précise néanmoins qu’« il y existera toujours un couperet. Notre intérêt est de satisfaire un maximum de gens pour qu’ils soient dans les meilleures conditions psychologiques. Ceci dit, les enseignants émettent des souhaits et nous y répondons en fonction des besoins et des priorités légales. » Ainsi dans le premier degré, 46% des demandes pour rapprochement de conjoint ont été satisfaites, 89% des demandes liées à un handicap.

Selon Josette Théophile, l’impact du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite reste « marginal ». En revanche, le choix de l’académie demandée est décisif, avec des écarts de 1 à 10 en termes de volumes de demandes. Parmi les académies les plus prisées : Bordeaux, Rennes, Grenoble, Aix-en-Provence, Nantes ou encore Lyon. A l’inverse de celles de Dijon, Reims, Versailles, Créteil ou encore de la Guadeloupe. « Je conseille aux enseignants de bien réfléchir aux départements limitrophes, afin de viser un endroit plus facile d’accès », ajoute Josette Théophile. Résultat, au bout de quatre ans d’ancienneté : la moitié des demandes sont satisfaites.