Daniel Pennac : « le questionnement me paralysait »

VousNousIls poursuit sa série « souvenirs d’école » avec un maître ès cancrerie. L’ancien prof, et romancier à succès, n’a rien oublié de cette période racontée dans Chagrin d’Ecole. Quand Daniel Pennac évoque pour nous quelques anecdotes, toujours sensibles, il retrouve le visage malicieux de l’enfance.

On a du mal aujourd’hui à voir en lui le dernier de la classe(1), souffrant de dysorthographie, abonné aux commentaires acides des profs. Mais Daniel Pennac est, comme il le dit lui-même, « un cas d’espèce ». Né en 1944 à Casablanca, fils de militaire, Daniel Pennacchioni est en pension à partir du secondaire et se fait renvoyer de différents internats en Haute-Savoie. Il surnage tant bien que mal dans des cours privés, dont Michelet à Nice. Rien n’explique qu’il soit si nul dans toutes les matières ni que toute sa scolarité s’enlise avec une telle constance dans l’échec. Notes catastrophiques, heures passées à rabâcher des notions incompréhensibles, classes de première et de terminale redoublées… son ardoise a subi maintes ratures. « Le questionnement me paralysait, alors je répondais n’importe quoi. Le sens ne passait pas. J’étais littéralement bouché. C’est un enchaînement ensuite, une peur qui suscite très vite une honte insupportable. » Sur son bulletin, un commentaire l’épingle comme un « élève gai mais un triste élève ». De l’extérieur, le cancre paraît pourtant s’amuser. « J’étais bagarreur par nécessité stratégique. En réalité, la honte devient le ferment de la recherche d’une personnalité de substitution… ». Au dortoir, il s’illustre comme le champion du monde de polochon. Il n’a pas son pareil dans l’exercice du ballon prisonnier. Pour se venger des injustices, il « fait des coups en douce ». Et Daniel Pennac de rire en se remémorant le hareng saur attaché au pot d’échappement d’un prof d’anglais, ou les poules enfermées deux jours dans la chambre d’un surveillant qui l’avait privé de week-end en famille…

« Tous les mauvais élèves sont des menteurs invétérés »

Au moins fait-il preuve d’imagination pour se dépêtrer des problèmes. « Tous les mauvais élèves sont des menteurs invétérés. Et devant la profusion de mes inventions, Monsieur Prioult, un vieux prof à lavallière, m’a demandé de mettre à profit ce que je savais si bien faire en écrivant un roman à raison d’un chapitre par semaine ». Le jeune Pennac est en seconde et brode une sorte de transposition du Marchand de Venise tant aimé. En tout, quatre profs vont le tirer d’affaire. « Quatre sur neuf ans, à raison de six profs par an »… On fait le calcul.

L’actualité de l’écrivain

Daniel Pennac vient de publier « Journal d’un corps » (éditions Gallimard). Parmi ses projets, sans doute une lecture en public de ce « Journal », comme il l’avait fait pour « Merci ».

Le second, prof de maths, Monsieur Bal pratique « un enseignement maïeutique ». Au début de l’année, il fait plancher ses élèves sur le chiffre 12 en indiquant que ce sera la note exacte qu’ils peuvent espérer avoir au bac. « Il faisait de nous des mathématiciens affamés de maths. » Le nul en maths aura bien 12 au bac. Le troisième, une prof d’Histoire au lycée Massena à Nice a une personnalité dynamique, « une charge énergétique ». « J’étais si reconnaissant que je lui ai écrit une longue lettre de remerciement à la fin de l’année. Quand elle m’a revu en septembre, elle m’a dit en souriant : l’intention était charmante, mais l’orthographe déplorable ». « Je me rappelle que le quatrième, prof de philo, me passionnait parce qu’il était de la tribu des sceptiques. Il nous a donné une dissert avec pour sujet « Le subconscient dans la vie quotidienne ». Je lui ai rendu 54 pages et j’ai eu 19 avec pour appréciation « travail exhaustif », pas d’autre remarque, sauf en page 3 ou 4, un petit mot : « je vous fais confiance pour la suite ».

« Le cancre renvoie au crabe qui marche de travers »

Malgré ces quelques figures, Daniel Pennac n’a pas oublié la souffrance du cancre. « Le cancre à l’origine, c’est le crabe, c’est la même racine que le cancer, celui qui marche de travers par rapport à ceux qui suivent la droite ligne du cursus victorieux. Avec l’idée d’aggravation constante du mal. » Toute l’année, il ramène un 3/20 éternel avec la même mention « en progrès » dans son bulletin de notes. Dans une lettre à sa mère, il se dit écœuré, n’aimant pas les études car « pas assez intelligent et travailleur ». Il ajoute qu’il « attrape mal au crâne à rester enfermé » et ne comprend rien à ce qu’on lui dit. Son seul rêve aurait été qu’on le retire de l’école. Heureusement pour lui – et pour nous aujourd’hui – ses parents ont tout fait pour qu’il continue. Il passera licence et maitrise de lettres à la faculté de Nice, en « moins de temps » que pour passer son bac, décroché à 20 ans révolus. Puis, il obtient son premier poste dans un collège de Soissons. « Une fois prof moi-même, j’ai fait attention aux enfants qui avaient peur de passer pour des crétins. » Car Daniel Pennac sait trop bien ce qu’ils ressentent.

Catherine Sauvat

Note(s) :
  • (1) Chagrin d’école, Ed. Gallimard, Prix Renaudot, 2007

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