Bernard Deforge : les enseignants de lettres classiques doivent savoir se remettre en question

Bernard Deforge, professeur de langue et littérature grecque anciennes à l’université, ancien doyen de la faculté des lettres de Caen, spécialiste d’Eschyle, est également associé du cabinet d’audit et de conseil PwC. Coordinateur de l’opération Phénix, qui vise à aider à l’insertion professionnelle des diplômés littéraires, il nous explique pourquoi les études classiques sont plus que jamais adaptées à la modernité

L’université Rennes 2, pôle d’excellence en sciences humaines, va fermer sa filière de formation Lettres Classiques, au sein du département Lettres, a annoncé l’Association Régionale des Enseignants de Langues Anciennes en Bretagne. En 2010, 54% des postes ouverts au CAPES de lettres classiques n’ont pas été pourvus indiquait La Lettre de l’éducation du 2 janvier 2012. Les effectifs d’élèves et d’étudiants en latin et en grec ne cessent par ailleurs de fondre. Peut-on parler d’une crise des lettres classiques ?

Cette crise remonte à des décennies : nous sommes en train de vivre son aboutissement. La période présente est le résultat d’un long processus qui remonte à mai 68. Le symbole même de la culture que sont les lettres classiques a été touché en premier lieu dans l’atteinte à la haute idée de l’université engendrée par mai 68. Par la suite, au cours de ma carrière universitaire, je n’ai cessé de voir la situation se dégrader. J’ai écrit dans mon dernier livre « Une vie avec Eschyle » (Les Belles Lettres, 2010) un chapitre plus personnel développant ce sujet.

Je dois dire aussi que les enseignants de lettres classiques ont leur part de responsabilité : pour certains, ils n’ont pas voulu voir ce qui se passait, ils n’ont rien changé à leurs méthodes, se coupant de plus en plus des exigences d’un enseignement moderne, adapté aux étudiants d’aujourd’hui. Enfin, certains sont entrés également dans une posture de lamentation perpétuelle. Lorsque j’étais doyen de la fac de lettres de Caen, j’ai bien entendu toujours défendu les lettres classiques, mais j’ai été frappé par l’impossibilité pour certains enseignants de se remettre en question. Pour revenir au cas de l’université de Rennes, il s’agit là d’une décision de l’université, qui a choisi de mettre des moyens sur d’autres disciplines. L’autonomie des universités ne fera que renforcer ce type de choix, sur des disciplines jugées plus « porteuses » que d’autres.

Pour remédier à cette crise, une nouvelle approche des lettres classiques doit donc être proposée par les enseignants ?

Tout d’abord, les enseignants ne doivent pas former les étudiants pour qu’ils deviennent ce qu’eux-mêmes sont. Le professeur de lettres classiques à l’université n’est pas là pour former des clones. Cette approche est très mauvaise, car elle dénature les contenus d’enseignement : en lettres classiques, c’est particulièrement dangereux, la discipline n’étant pas directement ancrée dans le concret. Or, si l’on enseigne les lettres classiques en relation avec d’autres disciplines, ce sera très différent. Lorsque j’enseignais à Caen, j’ai par exemple construit des cours de théâtre antique en relation avec le département des Arts du spectacle. Les jeunes ont ainsi eu envie de lire dans le texte les œuvres théâtrales étudiées. Mais on peut faire la même chose avec le département de philosophie, d’architecture, de géographie, de sciences…Dans notre discipline, il est facile d’établir des connexions avec toutes les autres. On ne peut se contenter de faire des versions. Sinon, ce moment crucial de la construction de l’homme moderne qu’est la période gréco-romaine n’intéressera plus personne. Considéré comme un acquis, d’ici peu, plus personne ne sera capable de remonter aux sources.

Les politiques ont également une grande part de responsabilité dans cette dégradation…

Le ministère de l’Education nationale, quel que soit le ministre et le gouvernement, n’a rien à faire des lettres classiques. Quelques icônes sont de temps en temps honorées –à juste titre d’ailleurs- comme Jacqueline de Romilly, Jean-Pierre Vernant ou récemment Lucien Jerphagon, mais ils appartiennent à un monde ancien. La discipline devrait plus souvent être associée à de jeunes personnalités, comme par exemple Augustin d’Humières, qui enseigne avec succès le grec ancien en banlieue difficile.

Culture classique et modernité peuvent donc parfaitement aller de pair : l’opération Phénix que vous soutenez en est d’ailleurs une belle preuve…

En effet, nous aurons cette année notre sixième promo. Cette opération s’adresse aux jeunes diplômés de lettres et de sciences humaines. 150 jeunes ont été ainsi formés depuis la mise en place du dispositif en 2007. Ils sont particulièrement efficaces et appréciés en entreprise.

Quelle formation leur proposez-vous exactement ?

Il s’agit d’une formation diplômante en alternance dispensée par l’Institut de Formation Continu de l’Université Paris-Sorbonne en liaison avec les entreprises partenaires de l’opération Phénix. 30 à 35 étudiants, de niveau bac+5, sont recrutés chaque année en CDI par le biais de l’opération Phénix et c’est une fois recrutés qu’ils reçoivent cette formation. Nous travaillons en partenariat avec les universités, qui informent les étudiants dès la licence de l’existence de cette possibilité. Ils font leur cursus universitaire, puis bénéficient ensuite de la formation complémentaire au monde de l’entreprise. Le cursus universitaire est préservé : il ne s’agit pas de proposer une formation pré-professionnalisante. L’opération Phénix leur permet juste en quelque sorte de passer durant huit mois par un sas d’adaptation à l’entreprise. Nous venons de créer une association Phénix qui labellisera d’autres opérations de ce type, car notre succès commence à faire des émules.

4 commentaires sur "Bernard Deforge : les enseignants de lettres classiques doivent savoir se remettre en question"

  1. moi  14 mars 2012 à 18 h 10 min

    Ce monsieur enseigne-t-il ou se contente-t-il de dire absolument n’importe quoi ? Que sait-il de la réalité des enseignants ? PFFFFF
    Comme si c’était à un « universitaire » de nous dire quoi faire dans nos lycées !Signaler un abus

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  2. Ninon  15 mars 2012 à 11 h 31 min

    Très intéressante cette proposition de relier les langues anciennes aux autres disciplines, c’est un bon moyen de revigorer la matière !Signaler un abus

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  3. Les Perses  16 mars 2012 à 12 h 29 min

    Ce monsieur a manifestement très bien su comment se reconvertir, quitte à oublier ce qu’il fut. Présenter les professeurs de L.Cl comme essentiellement responsables de la disparition de la discipline, les inviter à la « modernité »! Quelle tarte à la crème. Manifestement il n’a aucune idée de ce qui se passe dans les collèges par ex, où,à force de « modernité », on en est venu à ne plus dispenser le moindre contenu intéressant. Quant à présenter les enseignants comme des fossiles, c’est à se tordre de rire, on se croirait en 1970! Ne pas voir la triste réalité: la mise à mort d’une culture humaniste, »gratuite », formatrice d’esprit critique, donc dangereuse, coûteuse selon les lois de la rentabilité officielle, exigeante intellectuellement, donc contraire au décervelage ambiant, c’est alimenter la machine à destruction. Signaler un abus

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  4. Corentin  18 mars 2012 à 19 h 39 min

    J’ai vécu le basculement de l’hégémonie des Lettres dans les années 1970 vers celle des sciences réduites à la mathématique et la physique. Le rôle de ventilation sociale de l’école à travers une évaluation d’élimination instrumente les disciplines au détriment de leur épanouissement, de celui des élèves et surtout de la culture. L’état de la demande littéraire est très faible (moins de 10% des bacheliers) et les mesures du nouveau lycée ne redresseront pas la situation si les enseignants ne s’en mêlent pas un peu plus, surtout dans un contexte de disparition du livre et sans doute, à terme, d’une certaine forme de littérature. Les derniers 50000 littéraires ne sont pas venus en Littéraire par défaut. Ils auraient aussi pu être le double s’ils n’avaient pas été éliminés depuis la classe de seconde. Mais monsieur Deforge ne nous dit pas en quoi cela peut être utile et surtout intéressant d’étudier la littérature et particulièrement les Lettres classiques. Peut-être dans un prochain billet ?Signaler un abus

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