Sylvie TordjmanQuel est le vocabulaire adéquat pour qualifier les élèves « surdoués » ?

La terminologie est essentielle. Actuellement, l’Education nationale parle de « précocité intellectuelle », ce qui est en train d’être remis en question car cela peut laisser penser qu’il suffit d’un saut de classe pour traiter le problème. Or ce n’est qu’une des solutions. Au CNAHP de Rennes, ouvert depuis 2005, nous parlions « d’enfants surdoués en difficulté ». Très vite, la notion s’est réduite à un substantif : « le surdoué ». Le risque principal, tant pour l’enfant que pour son environnement familial, scolaire ou social, est que l’enfant n’existe et ne soit défini qu’au travers de sa surdouance. Réduire les enfants à une identité de surdoué génère souvent des effets catastrophiques, pouvant aboutir à un effondrement dépressif lorsque, avec le temps, le haut potentiel intellectuel fluctuant, l’enfant ne répond plus aux critères de surdouance. Ainsi, nous avons choisi d’utiliser dorénavant le terme de « haut potentiel » qui rend compte que ce potentiel peut s’exprimer ou être inhibé par des difficultés.

Comment reconnaître un élève à haut potentiel ?

Les enseignants sont en difficulté pour repérer ces élèves. Mais on ne peut pas le leur reprocher ! Il est humain de passer à côté car la plupart des gens continuent à associer le haut potentiel intellectuel à la réussite scolaire. C’est un mythe ! Selon le rapport Delaubier de 2002, 2,3% des enfants scolarisés de 6 à 16 ans sont à haut potentiel (c’est-à-dire avec un QI supérieur à 130, selon les critères de l’OMS) et parmi eux un tiers est en grande difficulté scolaire. Des éléments repérables existent. On retrouve notamment souvent un apprentissage spontané de la lecture vers l’âge de 4 ans ou même avant. Cela pourrait s’expliquer par un investissement affectif pour les livres grâce à des parents qui, très tôt, leur ont lu des histoires. Une réactivité rapide avec la capacité de faire plusieurs choses en même temps est un autre indice. Par exemple, lorsqu’un enfant a besoin d’écouter de la musique à fond ou de manipuler des objets avec ses mains pour se concentrer sur ses devoirs. Les élèves à haut potentiel ont besoin d’être confrontés à des stimuli. De ce point de vue, isoler un élève « surdoué » peut être contreproductif.

Les enfants précoces sont-ils issus essentiellement des milieux favorisés ?

Absolument pas ! C’est une idée reçue. Au CNAHP qui a été créé en décembre 2005, nous recevons environ 100 enfants par an et en avons vu d’ores et déjà plus de 650. Tous les tests sont gratuits pour les enfants de la région Bretagne. Le coût n’étant pas un obstacle, nous voyons donc des enfants de tous les milieux sociaux. Avec une nuance : quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle, on retrouve très souvent une valorisation de l’investissement intellectuel. Très jeune, l’enfant à haut potentiel baigne dans une représentation valorisante des capacités cognitives et de l’école. Aujourd’hui, la plupart des études sont biaisées car elles sont basées sur des tests d’intelligence onéreux, accessibles à une partie de la population. De plus, le test de QI n’évalue qu’une intelligence académique. De notre côté, nous faisons aussi passer un test de créativité car elle n’est pas corrélée au QI. Il faut s’y intéresser, y compris avec des perspectives pédagogiques, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Avoir un « haut potentiel » est-il une garantie de réussite ?

Non, car un tiers des enfants ne vont pas bien. Ils sont en difficulté voire en échec scolaire. Depuis quelques années, nous essayons de comprendre ce paradoxe. L’idée principale c’est qu’il faut plusieurs facteurs pour qu’un potentiel puisse s’exprimer et devienne un talent. Au rang desquels : la motivation, la valorisation de l’effort… J’écris en ce moment un article intitulé « De Mozart à Michael Jackson ». J’essaie de montrer que, dans les deux cas, le travail a été énorme pour devenir un « génie » de la musique. Le deuxième facteur essentiel, c’est l’environnement familial ou élargi, qui offre la possibilité de bénéficier d’un enrichissement. Mozart et Michael Jackson ont bénéficié de cet environnement familial et professionnel. Ils ont eu aussi des mentors qui ont joué un rôle essentiel.

Quelle pédagogie mettre en œuvre quand un élève brillant s’ennuie en classe ? Faut-il lui faire sauter une classe ?

Il faut soumettre l’enfant à un challenge pour qu’il développe un effort. Beaucoup d’élèves à haut potentiel intellectuel réussissent sans travailler à l’école primaire et au collège, mais ils échouent au lycée. Et ils ne vont pas supporter l’échec scolaire. Dans les programmes éducatifs, il est nécessaire de maintenir un challenge. En pratique, cela se traduit par un éventail de possibilités. Le saut de classe en fait partie mais avec des indications au cas par cas, en tenant compte des critères affectifs et physiques. Si par exemple un enfant pense qu’il va perdre ses amis ou qu’il est trop petit, ce n’est pas simple de lui faire sauter une classe… Et puis souvent, ces élèves sont très bons dans un domaine mais pas dans tous. Ceci dit, il faut penser plus souvent au saut de classe, beaucoup plus fréquent dans les années 60, en instaurant une grille de lecture nationale. Cette dernière restera, dans tous les cas, à interpréter par un inspecteur académique, en concertation avec les enseignants et les parents et les professionnels impliqués dans la prise en charge de l’enfant. Les classes à plusieurs niveaux ou les décloisonnements sont une autre solution. Ce sont ces stratégies qui, dans le cadre d’études internationales, produisent les meilleurs résultats pour les élèves à haut potentiel car l’enfant peut s’appuyer sur des savoirs réservés aux plus âgés.

Que pensez-vous des écoles pour enfants précoces ?

Pourquoi pas, mais quand l’enfant va bien. En revanche, pour les autres, ce type d’école n’est pas l’idéal. Dans ces classes, on renvoie les enfants à leur image de « surdoués » et on en arrive à une représentation pouvant les stigmatiser. Car en réalité, toutes les études montrent que le plus important pour aider ces élèves repose sur la relation individuelle avec les enseignants.