Roger-François Gauthier : en éducation, le « choc comparatiste » est bénéfique

Roger-François Gauthier, IGAENR, vice-président de l’AFAE (association française des administrateurs de l’éducation), et professeur de politique éducative à Paris-Descartes, est co-organisateur du colloque annuel de l’association, qui aura lieu à Strasbourg du 16 au 18 mars prochains. Le thème de 2012 est « Enjeux internationaux pour les professionnels de l’éducation : mieux connaître pour mieux agir ». Roger-François Gauthier nous présente les enjeux et perspectives de ce colloque.

Roger-François Gauthier

Roger-Francois Gauthier addresses delegates at the Learning Comes First conference Source : Policy Review TV, 02 Feb 2012

Le thème du colloque annuel de votre association s’imposait-il ?

L’AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Education nationale), qui réunit inspecteurs, chefs d’établissement, personnels de l’administration, enseignants, de tous bords politiques, est un lieu de réflexion collective. Il y a un an et demi environ, il nous a semblé que les questions internationales devenaient incontournables pour tous les acteurs de l’enseignement. Or l’institution s’est jusqu’ici peu préoccupée de former les acteurs à cette dimension. Il nous semblait donc intéressant qu’une association importante comme l’AFAE mette l’accent sur cette problématique –limitée pour ce colloque, mais cela est déjà considérable , au primaire et au secondaire. Pour y sensibiliser les gens, nous avons défini trois niveaux.

Au sein de notre association tout d’abord, nous avions constaté que ceux qui avaient pu bénéficier d’un « choc comparatiste », en étant plongés dans des systèmes éducatifs étrangers, changeaient de regard. Le regard sur une réalité scolaire étrangère est en fait une façon irremplaçable de comprendre la réalité française. Nous souhaitons mettre déjà les participants à ce colloque dans une position de décentration, pour justement pouvoir prendre du recul par rapport à la réalité française. Nous avons d’ailleurs l’habitude à l’AFAE de rédiger ce que nous appelons des « rapports d’étonnement ». Non pas l’étonnement pour l’étonnement : l’idée est de générer de l’étonnement, mais en ouvrant des perspectives. Prenons l’exemple de l’orientation : en Italie, ce sont les élèves qui la choisissent à la fin du collège. Après l’étonnement, voici qui incite à une réflexion par exemple sur les modalités d’orientation.

Le second niveau, c’est que souvent l’international fait peur. On a l’impression que des injonctions, des constats arrivent, on ne sait pas trop quoi en faire. Beaucoup d’acteurs français ont une réaction très ambiguë : certains disent encore « on est les meilleurs » ou bien « on est les pires », avec l’impression que les politiques éducatives nationales ne maîtrisent plus rien. Qu’elles sont devenues le jouet d’influences internationales. Or il nous semble très important d’amener les gens à réfléchir à cet aspect.

Par exemple, l’idée est répandue qu’il faut faire le socle commun parce que c’est dans les textes européens. Or non : le socle commun, c’est d’abord dans la loi française. On le voit, les choses ne sont pas si simples : l’objectif de ce colloque est d’aider les gens à sortir de l’opacité selon laquelle se présentent trop souvent les questions internationales en éducation.

Le troisième niveau, assez cruel, est le constat de la faiblesse de l’expertise française en international en éducation. Un problème fondamental pour communiquer sur le système éducatif français est déjà d’en avoir une idée claire, de ses défauts mais aussi de ses valeurs, et également d’être capable de le faire en anglais…De façon plus générale, développer l’expertise française audible à l’international est un objectif qui préoccupe à juste titre les professionnels que nous sommes.

Lors du colloque, allez-vous donner des outils concrets, pratiques, pour aider les experts et l’ensemble de la communauté éducative à s’y retrouver ?

Pour répondre à cette question, nous avons retenu neuf sujets, qui seront traités par des experts français, étrangers et internationaux de dix pays : Belgique, Suisse, Espagne, Portugal, Italie, Allemagne, Angleterre, Finlande, Suède et Ecosse. Nous avons volontairement mis l’accent sur les pays latins, pour rompre avec la prédominance anglo-saxonne dans ce type de colloque. Et la présence de l’Allemagne, pays qui a connu un véritable « Pisa choc », au point de revoir à cause des résultats de l’étude, tout son système éducatif, sera particulièrement intéressante. En France, rien de tel n’a eu lieu : un expert l’expliquera lors d’un atelier.

1) Le premier atelier s’intitule : « l’impact des enquêtes internationales dans les différents pays, entre indifférence et choc ». Un inspecteur, un proviseur qui souhaitent y voir clair par rapport à cette problématique trouveront ici les outils dont ils auront besoin.

2) Le second atelier porte sur « l’école inclusive » : concept méconnu en France, alors que d’autres pays mènent déjà une réflexion approfondie sur ce sujet. Un des points traités dans cet atelier sera de tenter de comprendre pourquoi l’école en France est plutôt, souvent, exclusive et sélective. (voir entretien avec Yannick Tenne )

3) L’orientation sera l’objet de l’atelier « Ecole du choix : choix de l’école », donc les questions de choix des formations, sans oublier les problèmes de carte scolaire.

4) Un atelier sera consacré à l’établissement scolaire, afin de découvrir ensemble combien cette réalité, dans ses modes de management, de travail collectif, d’évaluation, est diverse.

5) Un atelier très important sera dédié au métier d’enseignant, du « référentiel », au recrutement, à la formation et à la carrière .

6) Un atelier sera dédié à la division du travail éducatif en direction des élèves. Ce dernier concerne par exemple tout ce qui a trait à ce qu’on appelle en France la « vie scolaire ». Il faut savoir en effet que les CPE , surveillants, assistants d’éducation, sont une spécificité française ! Dans les autres pays, ce sont les enseignants qui surveillent la cour de récréation…. et y trouvent l’intérêt de côtoyer leurs élèves autrement, c’est au moins ce qu’ils disent souvent.

7) Un atelier portera sur la structure du système scolaire, lycée général, lycée professionnel, lycée en trois ans, en cinq ans, école primaire, collège, école « du socle », comme on dit en France, etc. Une partie de cet atelier abordera aussi examens et diplômes : quelles différences entre le baccalauréat français, l’Abitur, le A-level, la Maturità… ?

8 ) Un atelier sera également dédié au financement des systèmes éducatifs, et des établissements scolaires. Qui paye quoi ? Comment ?

9) Last , but certainly not least, un atelier sera totalement dédié à l’Europe et aux problématiques européennes : existe-t-il une vision européenne de l’école ? Qu’en font les différents pays ? Qu’en attendent les professionnels ?

Pour vous, quel serait le message le plus important à faire passer suite à ce colloque, que transmettre, en particulier vis-à-vis des décideurs politiques ?

A titre de co-organisateur du colloque, je souhaite d’abord que les trois niveaux évoqués puissent être la base d’une réflexion, d’échanges, de rencontres entre les gens, entre les professionnels de l’éducation que nous sommes tous.

A titre personnel, puisque vous me le demandez, je souhaiterais que tous ceux qui ont à s’occuper d’éducation, à quelque titre que ce soit, comprennent que l’international, c’est indispensable, mais aussi relativement complexe : cela demande une vraie curiosité (elle est essentielle, il faut la développer) et aussi le sens de la nuance dans la comparaison. Chaque système d’éducation a son génie, une homogénéisation est impossible et d’ailleurs n’est pas programmée : il faut donc se méfier des comparaisons trop faciles par les nombres, c’est-à-dire du règne des benchmarks, qui ignorent cette diversité. Il ne faut pas prendre automatiquement ces outils d’aide à un début de réflexion pour des objectifs en soi. L’histoire qui est arrivée à l’Angleterre, par exemple, qui a, depuis Mme Thatcher, fait de façon exagérée du benchmarking entre ses établissements, et qui constate aujourd’hui que ce qui ne pouvait pas être mesuré par des tests [comme la culture générale ndlr], on l’enseignait de moins en moins, donne une idée de ce qui peut arriver si on fait des résultats, cette fois non plus entre les établissements d’un même pays , mais entre les pays , un usage trop mécanique.

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