« La prépa joue le rôle d’un bouc émissaire »

Le récent article de l’écrivaine et journaliste Marie Desplechin "Prépas : l’excellence au prix fort", paru dans le journal Le Monde, a suscité de vives protestations dans le monde de l’éducation. Questionnement salutaire ou faux problème ? Entretien avec Alexandre P. (1) professeur de Khâgne au lycée Paul Valéry (Paris).

« L’enfer des prépas », mythe ou réalité ?

Bien sûr, il existe toujours des élèves malheureux, fatigués avec une hygiène de vie bousculée. Il ne s’agit pas de nier ces cas réels, mais de comprendre que leur stress vient de plus loin. L’univers de la prépa suscite une certaine mythologie – ainsi l’utilisation d’un jargon spécialisé ou l’idée d’un enfer pour élite. Et les mythes ont pour fonction de dissimuler autre chose. A l’origine de cette anxiété chez certains jeunes, il faudrait plutôt pointer la pression des parents et plus largement l’exigence de la réussite dans la société. En ce sens, la prépa joue le rôle d’un bouc émissaire et n’est que le révélateur d’un stress qu’elle ne crée pas. Il est toujours plus facile de fantasmer, de projeter le mal sur une institution ressentie comme opaque que de s’interroger sur ses propres responsabilités. De ce point de vue, il n’est pas sans intérêt que cet article soit paru dans le journal Le Monde qui constitue la lecture quotidienne d’une grande majorité de parents d’élèves de prépa.

Les élèves sont-ils si malmenés ?

En prépa, arrivent des individus dont la scolarité secondaire s’est globalement bien passée. Ce qui leur a permis de croire qu’ils étaient doués de facultés particulières. Or ils découvrent qu’ils sont entourés d’individus aussi uniques qu’eux. La blessure narcissique est indiscutable. Même un très bon élève passe par là. Mais il me semble que cette expérience mélancolique de notre banalité est inhérente à l’existence et marque aussi le passage à l’âge adulte. Si le travail ne se charge pas de nous l’administrer, cela sera sans doute l’amour… Sur ce plan, la prépa remplit un rôle éducatif, au sens étymologique du verbe éduquer « conduire hors de… » : sortir de soi, d’une certaine zone de confiance, celle du milieu familial et de la bulle de l’enfance. Eprouver ceci à 18 ans et pas avant est plutôt une chance. Supprimer les classements, abolir les notes, c’est simplement retarder l’échéance. On ne rend pas nécessairement service aux élèves en prolongeant leurs illusions.

Qu’en est-il du rapport profs/élèves ?

Lorsque j’étais moi-même en prépa, je n’ai pas rencontré de professeurs cruels. Dans l’article du Monde, il était notamment question de l’une des spécificités de la prépa, le rituel de la colle, une expérience intimidante pour l’élève, mais pas en soi une pratique destinée à le brimer ou l’humilier. Elle peut être le lieu d’une plus grande attention à son endroit. Cette relation personnelle vient seconder le rapport pédagogique. En soi, l’exercice de la colle est formateur, d’autant que nous évoluons dans une société où l’entretien individuel est une étape indispensable du recrutement. On peut aussi, pendant les colles, en profiter pour faire le point. Par ailleurs, j’ai constaté que le mail avait beaucoup facilité la communication entre élèves et professeurs.

La sévérité de la notation est-elle indispensable ?

C’est un moyen d’épargner aux élèves de cruelles désillusions au concours. Mais cette pratique est en train d’évoluer, notamment dans les classes littéraires. Depuis deux ans les ENS ont créé une banque commune avec un grand nombre d’écoles de commerce et d’IEP, ce qui offre aux khâgneux bien plus de débouchés que par le passé. La notation au concours de l’ENS s’est adaptée à cette ouverture, et donc adoucie. À partir du moment où les notes sont plus élevées au concours, il n’y a pas de raison qu’elles ne le soient pas aussi en prépa.

Catherine Sauvat

Note(s) :
  • (1) L’enseignant tient à garder l’anonymat.

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