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Des copies bourrées de fautes et des enseignants qui s’arrachent les cheveux… La plupart des études indiquent une baisse du niveau général en orthographe des élèves au cours des dernières décennies. Pourtant, l’an dernier, le ministère de l’Education nationale se félicitait de l’amélioration des évaluations en CE1 et CM2. Qu’en est-il réellement ? Selon Danièle Manesse, professeure de sciences du langage à la Sorbonne-Nouvelle, la dégradation est incontestable. Elle cite deux études pour appuyer son propos : « En 1987, André Chervel (historien) et moi-même avons réalisé une étude sur un échantillon représentatif d’élèves du CM2 à la fin de la 3e. Puis j’ai mené une autre étude, cette fois-ci avec Danièle Cogis, avec les mêmes critères, en 2006. Résultat : 50% d’erreurs supplémentaires ». Surtout, à écouter Danièle Manesse qui date le début de cette décroissance en 1945, l’écart se creuse entre les bons et les mauvais : « En moyenne, les élèves de fin de 3e en ZEP en 2007 ont le niveau des CM2 en 1987. »

L’école a-t-elle relégué l’orthographe au second plan ? Les élèves sont-ils tout simplement moins bons ? Pour Danièle Cogis(1), maître de conférences en sciences du langage à l’IUFM de Paris, l’origine du déclin est multifactorielle. D’une part, explique-t-elle, « ce n’est plus la priorité de l’école. C’en est une parmi beaucoup d’autres, comme l’informatique, la sécurité routière, l’environnement, l’anglais… Tout a changé et on ne reviendra pas en arrière ». D’autre part, le temps d’étude de la langue français a été réduit de moitié, en CE2, entre 1923 et 2007. Et en 2012, un élève de 6e étudie le français 4h par semaine, contre 7h dans les années 1980.

« L’orthographe porte le sens de la langue »

Mais le tableau n’est pas si noir : « les enfants ont changé, ils sont très malins et ont une capacité de réflexion que nous n’avions pas à leur âge », insiste l’enseignante-chercheuse. Et contrairement à une idée reçue, le langage « SMS » n’a pas envahi les copies : « les élèves font la part des choses entre le langage oral et le langage écrit de l’école », assure Danièle Cogis, « avec les sites internet et l’essor du courrier électronique, on lit simplement plus souvent l’écriture de tout le monde et ses erreurs d’orthographe ». Danièle Manesse est du même avis : « cette écriture texto est réservée à certains usages et il ne faut pas oublier que nous avions déjà recours à des codes lors de nos prises de notes. Je n’arrive plus à déchiffrer les abréviations de mes cours de khâgne ! Il est même probable que les élèves d’aujourd’hui parlent mieux la langue, au détriment de son aspect mécanique. L’orthographe porte le sens de la langue ! La marginaliser condamne ceux qui n’ont que l’école pour l’acquérir. Je donne toujours cet exemple : ‘les petites brisent la glace’ ne veut pas dire la même chose si l’on écrit ‘les petites brises la glacent’. »

L’enseignement de l’orthographe à l’école soulève toutefois des questions. « Les enseignants français sont extrêmement peu formés à l’enseignement de la langue », indique Danièle Cogis. « Au Québec, les enseignants y sont nettement mieux formés. »

« Amener les élèves à verbaliser »

Faut-il, pour remonter le niveau, revenir à des dictées quotidiennes et aux poèmes appris par cœur comme le préconisait François Fillon, alors ministre de l’Education en 2004 ? Les deux enseignantes n’y croient pas. « La dictée dite traditionnelle n’est pas un exercice d’apprentissage mais d’évaluation. Tout dépend de la manière dont on la pratique et dont on l’exploite en classe », souligne Danièle Manesse, qui soutient l’importance de la maîtrise de l’orthographe dans le socle commun de connaissances. « Une phrase dictée par jour c’est plus intelligent », affirme de son côté Danièle Cogis. Selon elle, cela ne suffit plus de sanctionner et de répéter les règles, l’apprentissage doit davantage passer par le dialogue. « Il faut amener les élèves à verbaliser et à confronter leurs idées pour s’attaquer aux causes de leurs erreurs. Quand un élève met un ‘s’ à ‘équipe’ en disant qu’il y a plusieurs personnes dans une équipe, c’est la trace d’une conception qui doit évoluer mais une partie du savoir est acquise. »

Danièle Manesse conseille aux jeunes enseignants, spécialement à ceux qui enseignent en ZEP, de hiérarchiser et de fixer des objectifs : « Dire, par exemple, à un élève de se concentrer sur le pluriel. » L’important, selon Danièle Cogis, « c’est de donner aux élèves du temps pour comprendre et apprendre, de leur faire manipuler la langue et d’avoir une attitude bienveillante envers eux pour cet apprentissage d’une orthographe très difficile ». Sans perdre de vue que l’orthographe évolue naturellement, sous l’effet des fautes qui se généralisent.