Florence Ehnuel

Florence Ehnuel © Jean-Marc Gourdon

Désagrément quotidien subi par les enseignants de tous niveaux, le bavardage est pourtant rarement évoqué dans les médias ou dans la littérature spécialisée. Enseignante de philosophie, Florence Ehnuel y consacre un ouvrage pour lever le voile sur la souffrance des enseignants qui y sont confrontés et propose quelques solutions pour y mettre fin.

Votre livre s’appelle Le bavardage, parlons-en enfin. Vous déplorez dès le titre le manque de communication autour du bavardage, même entre enseignants. Pourquoi ce tabou ?

Le bavardage n’est pas un phénomène nouveau, il remonte à 30 ou 40 ans. Et pourtant, nous autres professeurs, nous croyons encore que si les élèves bavardent dans les classes, c’est notre faute, c’est parce que nous ne sommes pas bons. Soit parce que nous n’avons pas d’autorité naturelle, soit parce que nous ne faisons pas de cours d’assez bonne qualité, assez captivants ou assez vivants. Donc nous avons honte, et nous n’en parlons pas. Cela reviendrait à avouer que nous sommes de mauvais professeurs. J’ai l’impression que la situation s’améliore depuis un ou deux ans : nous commençons à évoquer le sujet pendant les conseils de classe, nous l’écrivons parfois sur les bulletins scolaires. Il est important que les enseignants prennent conscience que ce n’est pas de leur faute ; même s’il y a des cas particuliers, le bavardage ne relève pas du professeur, c’est un phénomène de société.

Vous-même, en tant qu’ « enseignante bavardée », comme vous vous définissez, vous avez expérimenté plusieurs méthodes pour rétablir l’écoute de vos élèves. Quelle attitude est typiquement inutile face à une classe bavarde ?

Il est totalement inutile de débattre du bavardage avec les élèves, de les raisonner, tant qu’ils ne savent pas se taire, qu’ils ont le réflexe de parler. On peut dialoguer de beaucoup de choses avec eux, mais pour le bavardage cela ne sert à rien. L’école doit avant tout leur apprendre à écouter. Attention également à ne pas trop exiger des élèves. Ils ne peuvent pas être attentifs et concentrés 8h par jour. Il faut instaurer une variété d’exercices, avec des moments où l’on écoute et des moments où l’on peut dialoguer avec les voisins, lors d’activités en groupe par exemple. Enfin, la mise en place d’un cadre très strict, avec un système de sanctions, pour leur faire comprendre qu’en classe on ne bavarde pas, est essentielle. Ce sont les trois grands axes qui pourraient changer les choses. Après, il y a de petites méthodes qui permettent d’obtenir de bons résultats.

Pouvez-vous m’en citer une ?

Il n’y a pas de règles universelles. Le plus important est d’adapter la méthode à sa classe. Dans la mienne, pour l’instant, ce qui marche le mieux, en plus de varier les exercices, est d’appliquer une gradation dans les sanctions. Au premier avertissement, j’indique à l’élève que je le changerai de place s’il continue à bavarder. Au deuxième rappel, je le déplace, au troisième, je lui donne un devoir à faire sur place et au quatrième, je l’exclus.

Il est important d’être strict, mais pas trop non plus. Un petit conseil donné par mes élèves eux-mêmes : il faut définir des règles dès le début de l’année et constamment les rappeler et s’y tenir. Effectuer par exemple un rappel après chaque période de vacances. Maintenir son autorité est en effet l’une des tâches les plus difficiles. Ce n’est pas ce qu’on a envie de vivre avec nos élèves, mais c’est essentiel.

Vous parlez dans votre livre de faire intervenir les parents. Comment peuvent-ils collaborer avec l’enseignant pour résoudre ce problème de bavardage ?

Si un élève est signalé comme bavard par l’enseignant, les parents doivent absolument faire le point avec lui. Il faut savoir que les professeurs ne mentionnent la tendance au bavardage que si celle-ci est particulièrement gênante, toujours à cause de ce problème de honte. Cela signifie que l’élève n’a aucune maîtrise de l’écoute. Il faut aussi en discuter régulièrement avec l’enfant, ne pas l’évoquer qu’une fois. Je crois que les parents pensent que le bavardage est anodin, mais c’est grave. C’est grave justement parce que ça se fait dans l’impunité. Si un élève injurie un professeur, il s’expose, il sait qu’il va être sanctionné. Lorsqu’il bavarde, il ne le sera pas forcément.

Vous incriminez le développement des nouvelles technologies d’information et de communication, qui privilégient le « zapping », pour justifier la tendance des élèves à se disperser et à bavarder. Ne faudrait-il pas adapter les modes d’enseignement à l’évolution de la société, en proposant aux élèves de travailler avec Facebook et Twitter, comme le font déjà certains professeurs ?

J’ai effectivement essayé une année de créer un groupe sur Facebook pour la classe. Cela n’a rien donné, ils n’allaient jamais sur la page. Par contre, je ne l’utilisais pas en classe, car je trouve ça assez terrible d’utiliser Facebook ou Twitter pendant le cours. Lorsque je suis avec mes élèves, si je commence à mettre un ordinateur entre nous, j’aurais l’impression de devenir un poste de télévision !

Je pense que les nouvelles technologies peuvent être utiles, mais si elles ne sont pas accompagnées d’un apprentissage de l’écoute et de la concentration et associées à un système de sanctions, elles ne serviront à rien.

Dans les commentaires d’un article du Figaro parlant de mon livre, beaucoup expriment l’idée qu’il est absurde de faire des cours en présence et préconisent d’envoyer les cours aux élèves par Internet. C’est significatif du fait que les gens croient que l’écoute est avant tout une affaire de medium. J’y vois une extrême naïveté des gens qui croient que l’ordinateur va donner à leurs enfants la capacité d’apprendre. Les nouvelles technologies permettent certes de varier les exercices, mais pas de régler le problème d’écoute. Il n’est pas absurde de dire que le bavardage peut-être le symptôme d’une école à réinventer, mais je pense qu’on ne fera jamais l’économie d’apprendre à écouter et à se concentrer.

Le bavardage, parlons-en enfin, Florence Ehnuel, Fayard, 25/01/2012.