L’augmentation du nombre d’élèves par classe pose des difficultés croissantes aux enseignants. Ce constat, dressé par la commission des finances du Sénat, fait écho au taux d’encadrement inférieur en France à la moyenne des Etats de l’OCDE (lire encadré). Dans ce contexte, l’annonce de 14.000 nouvelles suppressions de postes à la rentrée 2012 suscite des craintes. « L’alourdissement des charges se paie nécessairement », indique Anne-Marie Chartier, maître de conférences à l’Institut national de recherche pédagogique (INRP). « Les travaux de l’économiste Thomas Picketty ont montré qu’un élève de moins par classe améliore les résultats moyens. Les variables locales comptent toutefois pour les conditions d’enseignement : deux élèves de plus ne pèsent pas de la même façon si l’on dispose d’une classe spacieuse et bien aménagée, si on est en maternelle plutôt qu’au collège, s’il s’agit d’élèves dociles plutôt que turbulents, ou d’un groupe bien scolarisé plutôt qu’en difficulté. On comprend donc que les enseignants, particulièrement les débutants, soient inquiets. »

« 32 élèves en maternelle, un enfer »

Charly, jeune enseignant d’histoire-géographie dans un collège-lycée en Normandie, le confirme : « Au-delà de 28 élèves, cela devient compliqué, sauf dans une classe avec un bon niveau. Cela demande beaucoup plus d’énergie et d’autorité car il est de moins en moins évident de passionner les élèves. »
Célia, professeur des écoles en région parisienne, estime que l’idéal au primaire serait des classes de 24 élèves maximum. « En maternelle, une classe surchargée de 28, 30, voire 32 élèves est un enfer ! A cet âge, une grande place doit être laissée au jeu, à la manipulation. Pas facile avec 30 enfants de 3, 4 et 5 ans, avec seulement deux adultes et des salles de taille moyenne. On est obligé de leur demander une plus grande attention, de rester assis longtemps. C’est très compliqué. »
L’enseignement d’une langue étrangère, qui doit intervenir depuis 2008 à partir du CE1, est rendu aussi plus laborieux dans de telles conditions : « Au mieux, lors d’une séance de langue à 30 élèves, chacun ne prend qu’une fois la parole », souligne Célia. Autant dire le strict minimum pour l’apprentissage d’une langue vivante.

« Eviter tout perfectionnisme »

En cas de classe surchargée, les enseignants doivent donc composer et s’adapter. « Plus une classe est nombreuse, plus les règles de vie doivent être formalisées pour les prises de parole, les déplacements, la tolérance aux “bavardages”… Dans un groupe plus restreint, il est possible d’avoir plus de flexibilité », explique Anne-Marie Chartier. « Ceci ne signifie pas pour autant que la seule issue soit une pédagogie frontale totalement centrée sur les échanges maître-élèves : les classes coopératives (pédagogie Freinet), qui font un suivi très individualisé de chaque élève, peuvent fonctionner avec des effectifs nombreux, mais cette pédagogie n’est évidemment pas à la portée de débutants. Comme toutes les pédagogies complexes, elle demande de l’expérience, une formation auprès de collègues expérimentés, des stages, etc. »
Pour Charly, enseignant dans le secondaire, « il faut du recul, ne pas prendre les choses de façon trop personnelle et éviter le perfectionnisme ! Il est évident que l’on ne prépare pas une séquence pour 34 élèves comme pour 20 élèves. Il faut adapter, prévoir des objectifs raisonnables, utiliser les outils tels que le tableau numérique… »

« Mieux vaut être bon élève ! »

Au primaire, Célia estime nécessaire d’établir des règles de classe très strictes dès le début de l’année : « Il ne faut rien laisser passer et reprendre chaque enfant qui n’applique pas les règles, au niveau des déplacements dans la classe, comment s’occuper lorsque l’on a fini un travail avant les autres, comment demander la parole… » Autre astuce : « mettre les élèves en difficulté vers l’avant afin de voir plus rapidement s’ils sont « perdus » et leur venir en aide ».
Car, selon l’enseignante, ce sont les élèves le plus en difficulté qui pâtissent les premiers d’effectifs trop importants. « Dans une classe surchargée, il vaut mieux être bon élève ! Un élève en difficultés a plus de risque de couler car l’enseignant, débordé, ne pourra pas toujours lui consacrer assez de temps… »
Reste alors l’APE (aide personnalisée aux élèves), qui laisse une chance à ceux qui sont à la peine d’avoir une aide par petit groupe. Problème : l’APE a souvent lieu le midi, en plus des heures normales. Avec le risque d’asphyxier encore un peu plus les élèves les plus exposés à l’échec scolaire.