Patrick Weil : « l’école doit redevenir la priorité »

A moins de 100 jours de l’élection présidentielle, le "Club du 6 mai"- composé d’une cinquantaine d’experts, économistes, historiens, sociologues, juristes… - vient de publier "80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards" chez Grasset. Parmi les pistes de réformes évoquées, une dizaine concerne l’éducation. Entretien avec Patrick Weil, historien et directeur de recherche au CNRS, qui a coordonné l’ouvrage.

Patrik WeilVous dites que vos propositions ont été élaborées « indépendamment de toute affiliation partisane ». Pourtant votre livre épingle le bilan de la droite et s’adresse clairement à la gauche dans la perspective où elle reviendrait au pouvoir le 6 mai prochain…

Mon introduction critique le bilan du gouvernement actuel mais ce n’est pas le cas de tous les articles. Il y a une diversité des approches. Mais tous les contributeurs s’accordent à dire que Nicolas Sarkozy est un Président qui ne sait pas diriger. On ne réforme pas en parlant violemment à ses subordonnés, les fonctionnaires. Il n’y a rien de plus déstabilisant que quelqu’un qui change constamment d’avis ou donne en même temps des ordres contradictoires. Nous nous adressons donc en priorité aux candidats qui s’opposent à la politique actuelle, en particulier à la gauche et au candidat PS qui a le plus de chance d’être élu.

Vos réflexions sont présentées comme « financièrement neutres ». Comment « réinventer l’école » à moyens constants ?

Nos propositions ne nécessitent pas de dépenser plus, en dehors peut-être de l’organisation de réunions-débats avec les parents d’élèves pour davantage les impliquer dans la scolarité des collégiens. Le reste, c’est-à-dire organiser une meilleure liaison entre l’école primaire et le secondaire, redonner confiance aux enseignants… cela ne coûte rien ! Il suffit de peu de choses pour redonner l’envie de travailler ensemble, ou de coopérer, là où la tension et l’anxiété étaient censées servir de moteur à l’action.

L’une des idées est de construire une « école du socle » en rapprochant le primaire et le collège, avec une mobilité des enseignants entre l’école élémentaire et le secondaire. Cette continuité avait déjà été défendue au début des années 90 par Lionel Jospin. Pourquoi revenir dessus ?

L’idée de Roland Jacquerel (haut fonctionnaire au ministère de l’Education nationale), qui connaît bien le système, c’est de distinguer ce qui se passe avant et après la 3e. Ce n’est pas absurde, vu les conditions dans lesquelles les élèves arrivent au collège… Je suis très favorable à ce projet de mobilité des enseignants. Je crois qu’il faut prévoir des passerelles, sans pour autant détruire les statuts. Au CNRS par exemple, il y a des chercheurs qui ne font plus assez de recherche après 20 ou 25 ans du même métier. A 50 ans, on peut avoir envie d’exercer son métier différemment. Ils devraient pouvoir passer dans l’enseignement ou dans l’administration de la recherche. D’un point de vue pragmatique, la continuité CM2-6e permettra aussi aux élèves de bénéficier d’un parcours scolaire varié et moins imposé.

Vous ne parlez nulle part du recrutement ni de la formation des enseignants. N’est-ce pas la priorité ? Pensez-vous que l’avenir de l’école passe par la recréation de 60 000 postes, comme le défend le PS ?

La taille des classes joue un rôle essentiel dans la transmission des connaissances. Ensuite, il faut innover dans la formation, dans l’utilisation des outils de transmission du savoir. Il faut dans les établissements des personnes qui viennent en aide aux élèves et aux profs. Et puis, ce n’est pas parce qu’on connaît très bien l’Histoire de France qu’on est capable de l’enseigner, la pédagogie reste très importante. L’article du professeur de philosophie (Marc-Antoine Dilhac) est un message. On ne dit pas qu’il faut recréer les IUFM, mais tout le monde a pu constater la catastrophe d’avoir mis des jeunes diplômés du CAPES directement devant une classe sans y avoir été préparés. L’école, au démarrage de la vie, doit redevenir la priorité. Pour cela, il faut recréer des postes, ce qui peut être fait en réaffectant des moyens de l’Etat.

Pour réduire les inégalités entre les lycées, vous proposez de garantir aux 6% des meilleurs élèves de chaque classe de Terminale, un accès automatique dans une filière sélective (classes prépa, IEP…). L’incitation est-elle suffisante pour que les bons élèves choisissent les moins bons lycées ?

Ce n’est pas l’objectif ! L’idée c’est que chaque élève, quel que soit son lieu d’habitation et donc son lycée, puisse avoir accès à toutes les institutions de l’enseignement supérieur et qu’il ne se dise pas d’emblée : « cette filière n’est pas pour moi. » Ce système d’accès automatique aux filières sélectives fonctionne déjà au Texas et aux Etats-Unis. En plus, 6% c’est un taux très bas, pour démarrer et vérifier que tout marche bien ! Cela ne concernerait, en moyenne, qu’un à deux élèves par classe mais cela obligerait les établissements à mettre en place de l’information et de l’incitation. Une vraie politique nationale d’égalité des chances est nécessaire. Le cas échéant, peut-être que cela aura un effet sur les familles qui ne voudront plus déménager pour éviter tel ou tel lycée. Cela créera alors de la mixité sociale, sans coûter un sou.

Que proposez-vous pour l’université ? Faut-il revenir sur la loi LRU ?

Il faut amender la loi LRU, réorganiser le fonctionnement interne de l’université, le rendre plus collégial, prévoir une plus grande éthique dans les mécanismes de recrutement des enseignants. Avant de recruter, il faudrait par exemple s’assurer que le postulant peut s’intégrer dans l’équipe en place. Il faudrait aussi prévoir une carrière de management à l’université, pour ceux qui le souhaitent. L’université doit aussi être un lieu de recherche et de création, avec une bibliothèque ouverte de jour comme de nuit. Autre point important : les concours d’entrée aux grandes écoles doivent être plus transparents, en révélant les données sociologiques des candidats afin que l’on puisse jauger et évaluer depuis l’extérieur l’impact des épreuves. Enfin, je pense que les universités ne sont pas parties avec des ressources égales dans l’autonomie. L’Etat doit veiller à soutenir celles qui n’ont pas disposé, au départ, des ressources ou des réseaux puissants.

Avez-vous le sentiment que vos propositions figurent dans le projet des candidats à l’élection présidentielle ?

Pour l’instant, j’attends d’avoir tous les projets ! Dans tous les cas, nous continuerons notre démarche de suivi constructif et évaluatif après l’élection. Le débat est lancé, notamment sur notre site, mais il ne fait que commencer.

Charles Centofanti

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