revue de Sèvres : les ONG et l'éducationLe CIEP, Centre International d’Etudes Pédagogiques, présentait ce matin à la presse son dernier numéro intitulé « Les ONG(1) et l’éducation ». La coordonnatrice du numéro, Sandra Barlet, en charge du programme « Services d’appui aux entreprises, formation et insertion professionnelles » au GRET, ainsi que Philippe Ryfman (voir son profil), auteur d’un des articles de ce numéro intitulé « ONG françaises et éducation : marginalisation ou réagencement », ont mis en avant le fait que le lien ONG/éducation n’allait pas de soi.

Des projets aboutis

En effet, comme le remarque d’emblée Sandra Barlet, on parle davantage de formation et d’insertion que d’éducation quand il s’agit d’ONG. Le numéro présente cependant des initiatives d’ONG entièrement dédiées à l’éducation : au Cambodge par exemple, l’ONG Sipar, a mis en place une formation de bibliothécaire incluse dans celle des instituteurs, à la demande du gouvernement, dans le cadre d’un module de formation sur les « bibliothèques et livres pour enfants ».

On le voit, la mise en place de ce module a répondu à un véritable besoin éducatif exprimé par le gouvernement cambodgien. L’article de la revue « L’impact de l’action d’une ONG sur une politique nationale » de Nathalie Dupont et Sothik Hok présente cette opération de façon détaillée.

Deux autres analyses sont également présentées dans la revue : celle de l’action de l’ONG AEAI en Inde, avec le projet iLEAD, et au Maroc, une comparaison entre l’action des ONG en faveur de l’alphabétisation avec celle des opérateurs principaux d’alphabétisation (comme le ministère de l’éducation).

Les limites

Si certaines des actions des ONG donnent des résultats positifs concrets, il est cependant souvent très difficile de les quantifier. Par ailleurs, le terme d’ONG est devenu aujourd’hui un véritable fourre-tout regrettent Sandra Barlet et Philippe Ryfman, qui signale qu’aujourd’hui en France, on ne dénombre pas moins de 40 000 associations à vocation humanitaire. Seules quelques-unes peuvent être reconnues comme telles.

L’action des ONG même les plus sérieuses rencontre des limites : comme le note très clairement Thomas Poirier dans son article « Limites de l’apport de la société civile. L’éducation dans les Etats fragiles » le rôle de l’ONG peut se heurter à la politique de l’Etat, pour qui l’éducation ne prime pas. Ou plus encore à une dictature.

Dans l’humanitaire, l’éducation n’est pas la priorité

Une autre limite, concernant cette fois spécifiquement les ONG du Nord, et surtout la France, est le fait que pour les ONG humanitaires les plus importantes, la priorité n’est pas l’éducation.

Philippe Ryfman se demande ainsi pourquoi les ONG françaises, à quelques exceptions près comme Solidarité Laïque, l’ont délaissée. Il se réfère par exemple à la CCFD, une des plus importantes ONG françaises. Elle fera des campagnes contre la faim, pour la paix, contre l’illettrisme, mais pas pour l’éducation.

Plus généralement, l’éducation dans les programmes humanitaires sera le plus souvent une sous-partie d’un programme pour l’insertion professionnelle ou pour lutter contre l’illettrisme ou encore pour l’enfance.

Une enquête IPSOS pour le Secours Populaire d’août 2011, citée par Philippe Ryfman dans son article, montre également que pour l’opinion publique française, les priorités humanitaires sont l’accès à l’alimentation, aux soins, la défense des droits de l’homme, et que l’éducation n’arrive qu’après.

Des thématiques plus porteuses

Or les choix des ONG sont conditionnés par ces priorités, car ce sont également celles des donateurs. Les ONG du Nord laisseront ainsi plutôt les ONG du Sud trouver des financements pour répondre aux besoins éducatifs des Etats dans lesquels elles interviennent. Et s’investiront donc sur des thématiques plus porteuses.

Enfin se pose un problème de communication : Philippe Ryfman souligne qu’il n’est pas commode de communiquer sur un projet lié à l’aide à un système éducatif. Dans son article, il donne l’exemple du slogan d’Aide et Action , une des rares ONG dédiées à l’éducation, « 80 millions d’enfants sont encore privés de leur droit à l’éducation, aidez-les à agir ! ». Ce slogan n’a eu qu’un faible impact.

Ce numéro de la revue de Sèvres permet de soulever de nombreux problèmes. Une fois le constat fait du peu de présence de l’éducation dans les projets des ONG du Nord, et de la difficulté de mener un projet d’aide éducatif dans certains pays fragiles, des pistes de questionnement se dégagent.

Apporter un modèle de travail

Sandra Barlet analyse ce qu’une ONG peut apporter à un système éducatif : c’est un modèle de travail avec les acteurs de la société civile, les parents, les élèves, les enseignants, pour poser ensemble les problèmes, trouver ensuite les financements et avant tout innover pour s’adapter aux besoins locaux. Elle cite ainsi l’exemple des écoles nomades d’Afrique, adaptées quand la sédentarité n’est pas la norme.

Philippe Ryfman plaide de son côté pour la prise en compte de cette problématique ONG-éducation dans la recherche en sciences de l’éducation. Pour l’instant, ce sujet n’y est quasiment pas abordé.

La recherche pourrait aussi quantifier l’impact de l’action des ONG dans l’éducation : à ce jour, elle est très peu mesurée, et il est donc difficile d’évaluer leur efficacité.

Autant de champs ouverts à explorer, avec sous-jacent un enjeu de taille : mener dans le monde des actions qui permettent à chaque enfant d’aller à l’école et d’y recevoir un enseignement de qualité.