Zoé Valdés vit à Paris depuis 1995, contrainte à l’exil après la publication en France de son roman « Le néant quotidien », qui dépeint cruellement le régime castriste. L’ironie du sort veut que ce roman lui vaut la reconnaissance dans son nouveau pays. Deux ans plus tard, son succès se confirme, avec la publication de « La douleur du dollar ».

Zoé Valdés est née à La Havane en 1959, l’année où Fidel Castro et Che Guevara s’emparent du pouvoir et instaurent un régime communiste dur. Epurations, prisonniers politiques, camps de travail et de rééducation, censure… L’Education nationale est remaniée de fond en comble pour mieux servir la propagande : les écoles Makarenko fleurissent, du nom du pédagogue russe qui théorisait la pédagogie censée créer l’homme nouveau. Zoé Valdés se souvient : « On envoyait de jeunes profs pour six mois à Moscou, où ils apprenaient la pédagogie soviétique et revenaient l’appliquer mécaniquement. Ils n’avaient aucune expérience, ils faisaient des fautes d’orthographe en écrivant sur le tableau. Ils maniaient la langue de bois. » Les livres des poètes d’avant la Révolution sont interdits, les manuels d’Histoire réécrits. Les matières politiques – marxisme, léninisme, castrisme – prennent le dessus. Dans le regard de Zoé Valdés, on lit toute la tristesse d’une existence malmenée par un régime déshumanisant et, en même temps, une incroyable force de vivre. « La littérature m’a sauvée. Elle m’a aidée à évacuer l’horreur. »

Des souvenirs d’école différents de ceux des Français

Ses souvenirs d’école refont surface, radicalement différents de ceux des Français : les slogans scandés, la main levée en salut militaire, les activités politiques du samedi, les brigades… A Cuba, la scolarité se déroule sur 13 ans : l’école primaire (de 1ère à la 6e année), le secondaire (de la 7e à la 10e), le pré-universitaire (de la 11e à la 13e année). Zoé Valdés a surtout aimé l’école primaire, parce qu’il y avait encore des professeurs possédant une bonne culture classique, des méthodes de pédagogie occidentales. Parmi ces profs formés « à l’ancienne » : Carmen Alvariño, exigeante et respectueuse, qui enseignait l’Histoire, la géographie et les sciences. Ou encore Teresa Galindo qui enseignait la littérature. « Elle nous faisait lire des poèmes d’avant la révolution. Un jour, elle a disparu et elle n’est jamais revenue. Les gens disparaissaient ainsi. Nous avions appris qu’il ne fallait pas poser de questions. »

La 6e, dernière année de l’école primaire, est décisive. Les enfants cubains doivent faire leur expérience militaire et s’orienter ensuite soit vers les écoles militaires, qui offrent de nombreux avantages pour la réussite, soit vers l’enseignement « basic ». Libre penseur, Zoé Valdés choisit le « basic » et poursuit donc ses études à l’école « Les Forgeurs de l’avenir ». Elle a de bonnes notes car elle aime étudier. « J’avais quelques bons professeurs. M. Sarria m’a fait comprendre que pour réussir les maths, il fallait de l’imagination. Il y avait aussi un prof de physique, il était communiste mais aimait son métier. » Cependant, quand les vacances arrivent, les élèves n’ont pas droit au repos : ils partent travailler dans les champs, récolter la canne à sucre, les patates, le tabac. Un travail très dur. « Nous logions dans les bâtiments où avaient été enfermés les prisonniers politiques. Sur les murs, on lisait encore leurs messages. » Zoé Valdés évoque aussi les viols ou tentatives de viol commis par des brigadiers qui appelaient les jeunes filles à accomplir leur « devoir révolutionnaire ».

« J’ai une grande confiance dans l’Education nationale »

En France, Zoé Valdés a d’abord appris la liberté. « Au début, quand j’entrais dans une librairie, je regardais partout, de peur d’être surveillée. » Elle découvre également l’école républicaine française grâce à sa fille Luna, âgée d’à peine un an et demi lors de son arrivée en France. « J’ai une grande confiance dans l’Education nationale. Les professeurs sont de qualité, responsables. » Zoé Valdés se souvient de l’extraordinaire M. Castellani qui a appris la lecture à sa fille. « J’ai pleuré de joie quand elle est venue un jour et m’a récité les fables de La Fontaine. Je me suis souvenue de moi, petite, quand je récitais les discours de Castro. » Cependant, l’écrivain regrette la difficulté d’évoquer le régime communiste avec beaucoup d’enseignants. « Ils ont présenté Che Guevara aux élèves comme un héros, alors que pour nous, il était un tortionnaire ». Le choc des mémoires n’épargne pas l’école en France.

Rouja Lazarova

 

Portrait Zoé Valdès ©Jean-Marc Gourdon