Etre maître de conférences aujourd’hui : « Nous avons perdu le temps de méditation essentiel à notre métier »

Amphis surchargés, inflation des tâches administratives et course à la publication : le métier de maître de conférences a beaucoup évolué. Vousnousils vous livre les témoignages de trois d'entre eux.

Magalie (1) a 33 ans lorsqu’elle devient maître de conférences. « C’était pour moi un désir incommensurable, un rêve, mais j’ai vite déchanté », se rappelle l’enseignante-chercheuse en sociologie, âgée aujourd’hui de 38 ans. Pleine d’espoir, elle ne ménage pas sa peine : à ses débuts, sa charge d’enseignement s’élève à 245 heures, heures complémentaires comprises. Elle suit trois projets de recherche et exerce des responsabilités pédagogiques. Un an après sa qualification, elle est arrêtée dix mois suite à un accident vasculaire cérébral. « La pression était beaucoup trop forte » raconte-elle.

Depuis les années 80 et la massification de l’enseignement supérieur, les cohortes d’étudiants qui ont rejoint les bancs de l’université ont considérablement grossi. Alors que les effectifs des enseignants-chercheurs ont, dans un contexte de diminution des effectifs de la Fonction publique, tendance à stagner. Résultats : inflation des tâches administratives, des amphis surchargés avec de moins en moins de possibilité de recours à des ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche), et une pression à la publication de plus en plus forte. Premiers touchés : les maîtres de conférences, qui constituent à eux seuls 41% des enseignants de l’enseignement supérieur, soit le plus gros bataillon d’enseignants à l’université (2).

Pour en savoir plus

Les maîtres de conférences constituent, avec les professeurs des universités, le corps des enseignants-chercheurs. Titulaires d’un doctorat, les maîtres de conférences font l’objet d’une qualification pour accéder à cette fonction, et peuvent candidater à un poste de professeur d’université s’ils obtiennent une HDR (habilitation à diriger des recherches) avec une rémunération plus importante à la clé. Lire aussi la fiche métier sur le site du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Culte de l’évaluation et course à la publication

C’est aussi le métier de chercheur lui-même qui a beaucoup évolué. « Avec le financement sur projets accru, les enseignants-chercheurs sont poussés à faire des petites publications pour s’assurer une visibilité. C’est la prime à la quantité et non plus à la qualité qui compte », explique Philippe Aubry, spécialiste des questions statutaires au Snesup et maître de conférences en informatique à l’UPMC. C’est sans compter les dizaines de tableaux Excel qu’un enseignant-chercheur doit régulièrement remplir et qui se font au détriment de sa recherche, raconte-t-il. Cette évaluation accrue passe mal chez ces enseignants-chercheurs qui dénoncent la mise en place d’un système de « défiance ».

Autre point d’achoppement : le salaire. Françoise Albertini est maître de conférences spécialiste des sciences de l’information et de la communication depuis près de 20 ans à l’université de Corte (Corse). Titulaire d’une HDR (habilitation à diriger des recherches) depuis 1994, elle a été qualifiée deux fois pour un poste de professeur d’université. Depuis l’année dernière, elle est arrivée au bout de la grille indiciaire, c’est-à-dire que son salaire est désormais en « stand by » pour les 5 ans qui viennent.

Des enseignants-chercheurs en mal de reconnaissance

Dans ces conditions, la question de l’avenir est difficile pour ces « maîtres de conf’ ». Françoise Albertini se dit pessimiste : passionnée par son métier, à 52 ans elle en a toutefois assez d’être « mal considérée » et toujours à flux tendu. « Nous avons perdu le droit au temps de méditation essentiel à notre métier. Lire, réfléchir, écrire, c’est pourtant le coeur de la recherche », soupire-t-elle.

Aujourd’hui, pour exercer son « vrai » métier d’enseignante-chercheuse, Magalie, elle, use de « stratégies » : elle a abandonné ses responsabilités pédagogiques et refuse désormais les heures complémentaires car elle ne veut plus que sa recherche en pâtisse. « J’ai perdu le sens de ce que je fais », conclut-elle. Elle réfléchit également à exercer dans le privé ou à partir exercer à l’étranger, « dans les pays où les chercheurs français sont appréciés pour leur liberté de penser ».

Morgane Taquet

Note(s) :
  • (1) Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressée.
  • (2) Voir les chiffres 2009-2010 de la note d'information 11-06 de mai 2010 du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

2 commentaires sur "Etre maître de conférences aujourd’hui : « Nous avons perdu le temps de méditation essentiel à notre métier »"

  1. Mathus  26 novembre 2011 à 22 h 28 min

    Bonsoir,

    Les grilles indiciaires entre les professeurs d’universités et maîtres de conférences affichent une différence conséquente :
    http://www.emploitheque.org/grille-indiciaire-etat-Professeurs-des-universites-33
    http://www.emploitheque.org/grille-indiciaire-etat-Maitres-de-conferences-32

    J’aimerais bien en comprendre les raisons.Signaler un abus

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  2. Physicien  21 février 2014 à 7 h 30 min

    Le problème de ce type d’article est qu’il s’appuie sur un nombre très limité d’exemples, alors que la réalité du travail de maître de conférence est très différente d’un discipline à l’autre et d’une université à l’autre.

    @Mathus : en toute logique, on ne peut accéder à un poste de professeur, qu’près plusieurs années d’expérience professionnelle, notamment en tant que maître de conf. En gros il faut deja être MCF au 5eme ou 6eme échelon pour avoir une chance sur un poste de prof.Signaler un abus

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