Bertrand Bergier : l’expérience de la bonne note peut changer la vie d’un cancre

Dans "La revanche scolaire" qui vient d’être réédité et actualisé aux éditions Erès, le sociologue Bertrand Bergier s’est penché sur le parcours de multiredoublants qui, après avoir décroché, sont parvenus à valider au minimum un deuxième cycle universitaire. Entretien.

Comment des élèves considérés comme des cancres à l’école parviennent-ils à devenir surdiplômés ?

Plusieurs facteurs entrent en compte, répartis schématiquement en trois familles. La première tient aux rapports sociaux. Beaucoup de ces élèves sont issus de milieux ouvriers avec des parents qui n’ont pas fait d’études au long cours mais qui leur transmettent des modes de comportement recevant un faire-valoir dans l’espace scolaire. Par exemple, des parents vont mettre un point d’honneur à inculquer le respect des horaires à leurs enfants, pour aller à leur entraînement de foot. Résultat, en classe, l’enseignant va se dire « cet élève n’est pas très bon mais il travaille régulièrement et remet toujours son travail à l’heure ». Les familles participent, souvent à leur insu, au maintien de leurs enfants dans le système.

La deuxième famille de facteurs repose sur les dispositifs accessibles aux jeunes sortis du système éducatif : les classes passerelles, les 1ères d’adaptation, les écoles de la deuxième chance… Cela participe à leur rebond. Ces opportunités institutionnelles sont produites à la marge de notre système.

Et puis la troisième grande famille, ce sont les expériences de la bonne note, du choc culturel et de la gestion des humiliations. L’avènement de la bonne note dans la carrière scolaire du jeune est favorisée, premièrement, par une « nouvelle donne  » c’est-à-dire une rupture avec son passé-passif : un changement d’établissement, la découverte d’une nouvelle matière… Ou, deuxièmement, par la rencontre avec des enseignants qui vont valoriser ce que le jeune sait faire. Le choc culturel est également important pour créer le déclic. J’ai l’exemple de Bruno qui a redoublé son CM2, sa 3e et échoué à son BEP de plombier. Il s’est engagé dans l’armée, a passé son permis de conduire et est devenu chauffeur de l’épouse du colonel, titulaire d’une maîtrise d’Histoire. En discutant avec elle, il s’est aperçu qu’il pouvait tenir l’échange et qu’il connaissait même des choses qu’elle ignorait. Cela a réveillé de l’ambition culturelle. Il s’est dit « pourquoi pas moi » et aujourd’hui il est titulaire d’un CAPES d’Histoire.

Références

« La revanche scolaire : des élèves multiredoublants devenus superdiplômés », Bertrand Bergier, Ginette Francequin, éd. Erès 2011, 288 pages.

Bertrand Bergier est sociologue, professeur à l’université catholique de l’Ouest, professeur associé à l’université de Sherbrooke au Québec et directeur de recherche à l’université de Nantes.

Quel est l’ampleur de ce phénomène de raccrochage en France ?

Très faible ! De l’ordre de 4 élèves sur 1000. En 2010, près de 900 jeunes en 3e cycle universitaire étaient issus d’une filière bac pro. Rapporté à la masse c’est très peu, mais ces élèves existent et devraient nous inciter à développer les classes passerelles et les écoles de la 2e chance. Les lycées publics « expérimentaux » le sont depuis les années 70 ! Cela reste encore trop confidentiel.

Selon une récente étude, commandée par la Commission européenne, la France est la championne du redoublement en Europe. Etes-vous favorable au passage automatique dans la classe supérieure ?

Ces jeunes qui ont raccroché l’école nous apprennent qu’en France, une vision mortifère du redoublement persiste. On se contente de reprendre à l’identique le programme de l’année écoulée, sans reconnaître les acquis de l’élève redoublant. Il faudrait raisonner en termes de cycle et de parcours et non s’enfermer dans une logique de classe.

Vous adressez un message d’espoir aux élèves en difficulté. Et, en même temps, vous livrez un constat d’échec pour le système scolaire français. Quelle est la part de responsabilité de l’Education nationale dans le décrochage scolaire ?

Elle est importante lorsque l’on scelle par avance le destin scolaire d’un élève. Les enseignants ont une part de responsabilité éthique. Nous vivons dans une société de l’immédiateté, de la recherche de l’excellence, et il existe un vrai piège à enfermer les jeunes dans des prédictions désespérantes. Il faut laisser du temps aux élèves. Car curieusement, plus un enfant est en difficulté et plus on lui met la pression sur son projet professionnel. Il faut continuer d’avoir de l’ambition pour ces jeunes au rythme différent, en adoptant une bienveillance exigeante.

Pourquoi les filières courtes et professionnelles souffrent-elles encore d’un déficit d’image ?

Une équation terrible a été installée en France : cycle court équivaut à cycle professionnel. Pour y remédier, une piste serait que pendant toute la durée du collège, tous les élèves s’initient aussi aux matières à références technologiques et professionnelles. De cette façon, une orientation vers un parcours professionnel ne serait plus vécue comme une orientation par défaut, comme une voie de garage et des enfants de la bourgeoisie pourraient aussi s’y intéresser. Pourquoi ne pas imaginer des voies nobles qui orienteraient directement vers le métier d’ingénieur ? Prenons en compte les différentes facettes de l’intelligence humaine en cessant de sacraliser uniquement les matières élitistes.

Vous venez d’actualiser votre livre. Y a-t-il des évolutions depuis 2005 ?

Sur le fond, les enseignements sont les mêmes. Mais il y a davantage de dispositifs permettant aux décrocheurs de se remettre en selle, à l’image des internats d’excellence, et presque deux fois plus de jeunes pour s’en saisir.

Charles Centofanti

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