Maternelle : « les enfants sont déjà beaucoup évalués ! »

Le projet d’évaluer les élèves de maternelle inquiète. Le ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, a tenu à rassurer en plaidant pour un « repérage précoce » des difficultés. Néanmoins le malaise persiste. Entretien avec le Dr Geneviève Serre, pédopsychiatre et responsable du centre départemental du langage à l’hôpital Avicenne à Bobigny (AP-HP).

Que pensez-vous du projet évoqué par le ministère (lire encadré) d’apprécier les lacunes dans la maîtrise du langage et aussi le comportement des élèves de grande section de maternelle ?

J’y suis opposée car les enfants de grande section ne sont pas en âge d’être classés dans des catégories. Dans l’outil présenté, il y a un côté très prédictif avec évaluation des capacités langagières mais aussi du comportement, or l’enfant se construit aussi à partir de ce que l’adulte se représente de lui. Cela me rappelle la levée de boucliers, il y a quelques années, face au projet de détecter dès la crèche et l’école maternelle les enfants qui présentaient des troubles du comportement avec l’idée d’une prédiction à long terme (ndlr : en 2006, le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans » s’était élevé contre le projet de loi et l’idée de créer un carnet de comportement en maternelle). Et puis cette évaluation a déjà lieu : les médecins scolaires doivent effectuer un bilan obligatoire en grande section.

En France, environ 10% des enfants d’une classe d’âge sont pourtant atteints de troubles du langage. Le dispositif n’a-t-il pas le mérite de prendre en compte un problème persistant ?

Oui, mais que va-t-on faire des résultats obtenus ? Aujourd’hui, les enfants de maternelle sont déjà beaucoup évalués. Au centre du langage, de nombreux parents arrivent avec les carnets et les points rouges, orange ou verts de leurs enfants. Je trouve ça terrible et c’est souvent très dur à vivre pour eux. Je crains aussi que les enfants de migrants ne soient mis à l’index avec un tel dispositif alors que l’école doit justement leur permettre si nécessaire d’apprendre le français. Et le risque existe que les établissements soient comparés entre eux, ce qui insécurisera les enfants, les parents et les enseignants.

Le projet du ministère

Un protocole d’évaluation a été présenté jeudi 13 octobre par la direction de l’enseignement scolaire . Face au tollé que le « document de travail » a suscité, Luc Chatel, ministre de l’Education, a fait machine arrière le 19 octobre. Les termes de « risque » et de « haut risque » pour classer les enfants seront finalement retirés du projet de « repérage précoce », facultatif, des élèves en difficultés. Il a par ailleurs été précisé que les données resteront à l’échelle de la classe, sans inscription au livret scolaire.

Les enseignants sont-ils aptes, formés et habilités à repérer des troubles du comportement et du langage ?

S’il s’agit de repérer les prérequis nécessaires à l’apprentissage de la lecture en CP, les instituteurs savent très bien le faire. S’il s’agit au contraire de diagnostiquer les élèves souffrant de dyslexie, il faut entre autres un bilan d’un orthophoniste, ce n’est pas du ressort des enseignants. Mais on ne peut pas dire si un élève de maternelle sera dyslexique alors qu’il ne sait ni lire ni écrire. Les enfants changent très vite à cet âge, ils mûrissent. Dans le document du ministère, une représentation de l’élève idéal est induite et cela me gêne. On a l’impression que l’objectif est normatif alors qu’à 5 ans il me semble qu’on doit avoir le droit de ne pas être dans la norme ! L’objectif premier de l’école devrait être d’aider les enfants à être autonomes, à avoir du plaisir à penser et à apprendre.

En admettant que l’on puisse détecter certains troubles de l’apprentissage avant l’entrée au CP, à qui devrait revenir la charge d’aider les enfants à « redresser la barre » : des enseignants bien formés ou des « rééducateurs » extérieurs ?

Il est important de repérer un enfant qui a des difficultés pour travailler avec lui, en petit groupe par exemple, sur ses lacunes. Le vrai problème, me semble-t-il, c’est qu’une fois les difficultés repérées, quels moyens donne-t-on ? Les solutions ne sont pas toutes à l’extérieur de l’école. Elles existent, il faut nouer des partenariats, mais il existe déjà les RASED et un système de santé scolaire, avec des psychologues et des médecins, sur lequel il faut s’appuyer. Et curieusement cette étape, fondamentale, on n’en entend pas du tout parler dans le projet.

Charles Centofanti

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