Profs nus : « j’ai prêté mon image pour défendre l’école »

Enseignants de l’Education nationale dans la région parisienne et membres du Collectif contre le dépouillement de l’école, ils ont posé dévêtus sur un calendrier - largement diffusé sur Internet - et rédigé un manifeste contre "le dénuement de l’école". Entretien avec "Madame Avril", en référence au mois qu’elle illustre, prof de mathématiques et membre du syndicat SNES-FSU.

Pour quelle raison avez-vous décidé de poser nus sur un calendrier ?

L’idée est née du ras-le-bol face aux conditions de travail qui se détériorent, pour nous mais surtout pour les élèves, et aussi d’une boutade lancée en avril 2011 lors d’une réunion : nous nous sommes dit qu’avec les réformes appliquées à l’Education nationale, nous étions vraiment « à poil ». Au début, il n’y avait que deux ou trois volontaires et finalement d’autres ont suivi. Nous tenions à ce que les clichés, pris par un photographe ami, soient pudiques pour pouvoir continuer à enseigner sans souci. Nous sommes pour la plupart des enseignants syndiqués. Notre objectif était de remobiliser face au désespoir en salles des profs, car beaucoup d’enseignants ne croient plus à la grève.

L’initiative a choqué Luc Chatel, ministre de l’Education nationale, qui estime que cela porte atteinte à l’image du professeur. N’avez-vous pas été trop loin ?

Je pense que s’insurger était pour lui le moyen de ne pas répondre sur le fond. La forme le choque alors que nous avons vraiment été très attentifs à montrer de belles photos qui ne heurtent pas, y compris nos propres parents. Nous croyons encore que l’école doit jouer son rôle d’ascenseur social alors que nos dirigeants s’en fichent de plus en plus. On a l’impression qu’ils se disent que les difficultés vont surtout pénaliser les CSP (catégories socioprofessionnelles) « moins » et qu’après tout, les autres continueront de s’en sortir. C’est très méprisant.

Cette forme d’action n’est-elle pas une façon de céder à la politique spectacle, au risque de se détourner des questions de fond ?

Effectivement, nous étions très conscients du fait que nous vivons dans une société de l’image. Mais nous avons rédigé un manifeste ! Le calendrier, c’est juste le visuel de notre texte qui a déjà été signé par plus de 26 000 personnes. C’est aussi pour cette raison que nous ne voulons pas donner nos noms et répondre aux invitations des télévisions, pour ne pas risquer de devenir des clowns. J’ai prêté mon image pour défendre l’école. Et puis ce mode d’action permet de toucher plus largement, notamment les parents d’élèves. Pour une fois, ils se sentent proches de nous ! Quand on fait grève, beaucoup de gens ont l’impression d’un mouvement corporatiste. Je suis passionnée par les maths et par mon métier mais dans les faits c’est ingérable. Pour prendre un exemple, on a beaucoup parlé de « l’accompagnement personnalisé », c’était très vendeur. Mais sur le terrain, on se retrouve avec des classes de 30 élèves, ce qui n’a plus rien de « personnalisé », et on nous retire des heures d’aide individualisée qui nous permettaient de travailler en petits groupes.

Comment définiriez-vous la dégradation de vos conditions de travail ?

Dans mon lycée, nous avons de plus en plus d’élèves, jusqu’à 35 par classe, dont beaucoup sont en difficultés. Et on nous demande de faire toujours plus, notamment de l’aide à l’orientation alors que je n’y suis pas formée, de surveiller leurs devoirs en dehors des cours, de récupérer les attestations d’assurance. Le rôle de prof principal est de plus en plus multitâche, sauf qu’on ne peut pas se démultiplier. Quant aux programmes scolaires, ils sont élaborés en dépit du bon sens… Dans le cadre de la réforme, on a reçu les programmes de seconde avant même de savoir ce qu’on enseignerait en première et en terminale. Je suis désolée mais j’ai besoin de recul pour enseigner. En série STI (sciences et technologies industrielles), on demande à des profs de physique appliquée de faire de la chimie : ils n’en ont pas fait depuis la terminale ! Enseigner ça ne s’improvise pas. Les stagiaires ont directement 18h de cours et ils ont les plus grandes difficultés à s’en sortir. Lorsque j’étais stagiaire, j’avais 6h de cours et je pouvais réfléchir à la pratique de mon métier. Résultat : j’ai été plus vite opérationnelle.

Comment vos élèves perçoivent votre action ? L’avez-vous revendiquée devant eux et vos collègues ?

Devant les collègues oui, mais pas devant les élèves. Si certains membres du collectif ont eu des remarques, ils ont proposé d’en parler à la fin du cours. Pour ma part, je n’ai eu aucun commentaire, ni de retour négatif des parents d’élèves. Quant aux collègues, certains trouvaient que c’était une idée idiote mais beaucoup en sont revenus, comprenant que c’est un acte politique contre le dénuement de l’école.

Charles Centofanti

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