Jack Lang : « reconstruire l’école à l’identique serait une erreur »

Jack Lang, ancien ministre de l’Education nationale et actuel député (PS) du Pas-de-Calais, vient de publier "Pourquoi ce vandalisme d’Etat contre l’école ?" aux éditions du Félin. L’ouvrage est en fait une lettre adressée au Président de la République et un réquisitoire face à la politique menée depuis 2007 touchant l’Ecole. Jack Lang a entamé cette semaine un tour de France des établissements scolaires, jusqu’à la fin de l’année, au terme duquel il proposera un plan pour l’école. Entretien.

Jack LangDans votre livre vous parlez de « vandalisme » et de « destruction programmée de l’école ». N’est-ce pas noircir le tableau ?

Pas du tout ! Je peux employer d’autres termes, comme destruction ou casse. Je parle de vandalisme car c’est le sentiment qui est donné par les pouvoirs publics de détruire à l’aveugle, avec obstination et entêtement, l’école. Le résultat est là : plusieurs dizaines de milliers de postes supprimés, la casse de toute une série d’acquis dont, le plus grave, celui de la formation pratique des maîtres. C’est sans précédent !

Concernant la formation, vous comparez les enseignants stagiaires à des « astronautes expédiés sur la lune sans entraînement ». Certains profs de l’ancienne génération se souviennent pourtant qu’à leur époque, eux non plus n’avaient pas reçu de formation pédagogique. Quel est le problème ?

Le métier d’enseignant s’apprend ! Pour prendre mon exemple, je suis prof d’université (ndlr : agrégé de droit public) et si demain on me nommait en classe de CP, je serais incapable d’enseigner la lecture et l’écriture. C’est vrai qu’il y a 20 ans, il y a eu des profs sans formation car on a recruté à la hâte des enseignants contractuels. Mais les conséquences ne sont pas heureuses ! Au nom de quoi priverait-on les profs d’une formation concrète d’une année ? Ce, alors même que les élèves de toutes les écoles, de l’ENA ou de l’Ecole nationale de la magistrature par exemple, ont une année de préparation…

Vous appelez de vos vœux la création d’une Ecole nationale supérieure de formation des maîtres, incluant une école des parents. De quoi s’agit-il ?

Mis à part quelques stages théoriques qui n’intéressent personne, la formation des maîtres a été détruite. Le paysage de l’éducation est ruiné. Mais reconstruire à l’identique serait une erreur. Profitons de cette triste situation pour construire quelque chose de neuf et d’utile. Je vais plus loin : la formation des maîtres et les programmes de recrutement doivent être traités au plan national, pour assurer une égalité de traitement. Je pense aussi, ce qui est politiquement incorrect, que les universités ne doivent pas jouer un rôle premier même si elles doivent être associées. Il faut un institut qui s’inspirerait des meilleures expériences étrangères pour offrir une formation de haut niveau. Quant à l’école des parents, c’est un peu différent. J’ai emprunté cette formule à l’association du même nom car je crois qu’on doit organiser partout, spécialement dans les quartiers sensibles, un système d’aide aux parents. Une instruction sur la vie scolaire, encouragée par les Régions et les Villes.

Vous préconisez de sanctuariser le budget de la recherche, de l’éducation et de la culture. Et vous soutenez le projet de François Hollande qui a annoncé que, s’il est élu en 2012, il recréera en 5 ans les 60 000 à 70 000 postes supprimés depuis 2007 dans l’Education. Est-ce bien raisonnable en période de crise ? Comment fait-on à budget constant ?

« Est-ce bien raisonnable de doubler le budget ? » C’est la première question que j’ai posée lors de mon discours quand j’ai présenté mon budget de la Culture en 1981. Ma réponse : c’est précisément parce qu’il y a une crise et une compétition internationale grandissante qu’il faut accorder la première place à notre matière grise. Je suis très inquiet car les pays d’Asie, eux, se donnent les moyens et encouragent la recherche. En réalité, le plan Hollande pour l’Education est sage et modeste, car si l’on voulait recréer l’intégralité des postes supprimés depuis 2002, il faudrait en recréer 140 000 à 150 000. L’argent existe. Il faut bien voir que les suppressions de postes rapportent 250 millions d’euros par an alors qu’il y a 90 milliards de niches fiscales qui échappent à l’Etat. C’est un choix politique, rien d’autre.

On estime que 180 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire sans diplôme en France. Que faut-il faire pour réduire le nombre d’élèves décrocheurs ?

Le système d’enseignement doit être organisé pour épauler chaque enfant, le rattraper quand il en a besoin. Il faut du sur-mesure. Avec 30 élèves par classe, ce n’est pas possible. Selon les derniers comparatifs des systèmes scolaires, la France se situe autour du 25e rang (ndlr : selon l’OCDE et l’enquête PISA de 2009) alors qu’il y a quelques années, on avait un des meilleurs systèmes scolaires du monde ! Les familles elles-mêmes ont décroché. Il faut regarder en face cette dimension sociale. La révolution éducative doit s’accompagner d’une révolution urbaine : il faut déghettoïser les quartiers.

La scolarisation des élèves handicapés reste un problème en France. Que proposez-vous ?

Du sérieux ! C’est Ségolène Royal, qui n’est pourtant pas ma candidate préférée aux primaires, qui avec le plan « Handiscol » a mis au point (en 1999) un vrai programme pour favoriser l’intégration des élèves handicapés dans des classes normales. C’est une question de moyens, de formation des maîtres et des assistants. J’ai encore récemment rencontré un enseignant qui devait gérer trois élèves handicapés dans sa classe à la rentrée : il était paumé.

Les systèmes scolaires des pays nordiques sont souvent cités en exemple. Qu’est-ce qui peut être repris et adapté en France ?

La méthode de notation, entre autres. En France, le système est rigoureux. Il faut le maintenir, je ne suis pas pour le laisser-aller, mais en même temps il enfonce souvent l’élève en difficultés. Le système français est trop hyper sélectif, trop élitiste. A l’inverse, les pays du Nord savent admirablement redonner confiance. Mais attention aux idées préconçues ! Les cours le matin et le sport l’après midi, les Allemands en sont revenus. Du sport oui, de l’art oui, du théâtre aussi car cela aide à apprendre la langue française, de même que la musique aide au calcul, mais il faut surtout rétablir la semaine de 4 jours et demi.

Si vous revenez demain au gouvernement, quelles mesures d’urgence prenez-vous ?

Je mets en place un vrai plan d’urgence. Je trouve qu’on ne parle pas suffisamment des choses à faire dès mai 2012 car, si les orientations du budget se confirment, la rentrée prochaine sera catastrophique. Il faut un collectif budgétaire pour financer les recrutements de profs en complément. Au besoin, il faudra recruter les suivants de liste au concours, avec la difficulté d’une baisse des vocations car la politique actuelle dégoûte les enseignants.

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