« Enfermer les élèves dans des catégories est très grave »

Destiné aux professeurs des écoles, débutants ou non, "L’essentiel du prof d’école" (paru à la rentrée aux éditions Didier/L’Etudiant) apporte des réponses constructives aux interrogations sur le métier. Rencontre avec les auteurs, Elsa Bouteville, professeure des écoles, et Benoit Falaize, ancien chercheur à l'INRP, professeur d'histoire-géographie à l'université de Cergy-Pontoise/IUFM de Versailles.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Benoît Falaize : En tant que formateur en IUFM, il y a toujours des conseils qu’on n’a pas le temps de dire ou que l’on aimerait pouvoir montrer directement, in situ, dans les classes. Toute une dimension du métier ne s’apprend pas mais devrait pouvoir être dite : qu’est-ce que c’est que d’être devant des élèves, devant des parents…. Avec ce livre, nous souhaitons dédramatiser l’entrée dans le métier et  rassurer tout le monde. Et en même temps rappeler les valeurs fondamentales de l’école, à quoi ça sert d’être professeur. Car si Elsa Bouteville enseigne en primaire alors que je viens du secondaire, nous avons constaté un invariant dans notre acte de transmettre et d’éduquer. Malgré les différences d’âge des élèves, les fondamentaux sont communs, sur le respect qu’on se doit, et la bienveillance.

Elsa Bouteville : Nous sommes partis du constat que durant la formation des futurs enseignants, certaines questions ne sont pas abordées, qu’il nous semblait important de rappeler, notamment la manière dont on regarde les enfants, dont on les accueille… L’objectif, c’était aussi de pallier un manque de formation encore plus criant aujourd’hui, en proposant un outil de réflexion. Dans ce livre, il y a des lignes morales, une ouverture d’esprit plus que des recettes toutes faites. L’école manque de vie. L’idée était de donner plus d’ouverture à l’école et un bel accueil pour chacun. Après, il tient à chaque enseignant de faire comme il peut et comme il le sent !

Lorsqu’on est professeur des écoles, il faut parfois être psychologue, où situez-vous la frontière ?

Benoît Falaize : C’est vrai qu’il faut savoir faire preuve de psychologie, on ne peut éduquer que lorsqu’on est dans cette démarche. Les professeurs des écoles qui s’en sortent le mieux sont ceux qui gardent en toute circonstance une fraîcheur par rapport aux enfants. Attention, le maître n’est pas un psy. Par contre il peut faire appel aux RASED (2) qui circulent d’école en école pour aider les enfants les plus en difficulté. Il faut avoir le soutien de la psychologie et même de la thérapie à certains moments. Sans s’improviser psychologue, il faut porter un regard interrogatif, pour dire pourquoi cet élève circule de table en table alors que tout le monde est au travail. On est obligé de se demander quelle image il a de lui pour avoir ce comportement.

Elsa Bouteville : La frontière consiste à ne pas jouer le psychologue en rentrant dans l’intimité des élèves. La psychologie dans la classe se limite pour moi à comprendre ce qu’est un enfant, ce qu’il peut ressentir, ce que ça peut lui faire d’être à l’école. Au quotidien on peut, bien sûr aider un enfant, le valoriser, restaurer un peu l’estime qu’il a de lui, lui redonner une place.  La limite, c’est d’essayer de faire de la psychanalyse ou d’interpréter tout soi-même. Car pour réparer les choses en profondeur et parler des soucis de l’enfant, de la famille, il y a un psychologue à qui il faut se référer. Il ne faut pas vouloir tout maîtriser et accepter qu’il y ait une part qui nous échappe !

Dans votre livre, vous faites référence aux catégories attribuées à certains élèves (les cancres, les violents …). Vous-même, comment parvenez-vous à rester neutre par rapport à tous les élèves ?

Benoît Falaize : Ce n’est pas nous qui les catégorisons, nous avons repris les catégories telles qu’on les entend dans les salles des maîtres. Car justement, pour nous il n’y a ni cancre, ni violent : un cancre peut l’année suivante être complètement différent. Lorsque j’ai débuté on m’avait mis en garde contre un élève, une « terreur « … ce qu’il a été pendant 15 jours, ensuite il avait 12 de moyenne et il m’écrit encore !  Nous souhaitions montrer à quel point il est grave d’enfermer ces élèves dans des catégories, car ils restent des enfants. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème, nous ne nions pas la réalité. Certains enfants sont en souffrance, il existe alors des prises en charge spécifiques, il faut les appliquer, mais en même temps toujours garder sur eux un regard bienveillant. Il faut accepter que la violence ne s’applique pas à soi.

Elsa Bouteville : Il m’était de plus en plus pénible d’entendre un discours général stigmatisant sur ces enfants qui sont soit en difficulté, soit violents… On ne peut pas rester neutre pour autant, et il ne faut pas, car ce serait grave ! Nous-mêmes sommes engagés, nous devons essayer de faire une vraie place à tous les enfants, et faire de notre mieux pour les aider à restaurer leur image. Car ce métier engage de l’affectif donc on est tous obligés d’aider chaque élève !

Quels sont les conseils les plus importants à donner à un enseignant qui débute ?

Benoît Falaize : Le premier conseil qui m’a été donné sur le ton de la boutade -avant d’affronter une classe d’élèves plus baraqués que moi- m’a beaucoup servi : « écoute, ce sera peut-être difficile, mais tu n’as pas le choix, il faut survivre ! ». Il faut faire face et je crois beaucoup à la sincérité de la relation. Je l’ai vérifié avec n’importe quel élève : quand on est sincère, il n’y a pas de problème. Vous avez le droit de dire que vous vous êtes trompé et c’est même mieux de le faire ! J’ai puni à tort une élève un jour, le cours suivant je lui ai présenté mes excuses. Un autre conseil avant de prendre une classe, annoncez les 2 ou 3 actions sur lesquelles il y aura une tolérance zéro (dans mon cas, on ne prend jamais la parole au dessus de l’autre), sachant que tout le reste sera toléré. Cela démine de nombreuses situations conflictuelles, comme les enfants qui vont à répétition aux toilettes ! Lorsqu’ils ont compris qu’ils ont le droit, cela ne vaut plus la peine qu’ils mettent le bazar. Et enfin il faut pratiquer de l’humour, sans faire un show permanent, mais détendre des situations par une petite phrase, et toujours du respect !

Elsa Bouteville : Il faut être très rigoureux dans son travail : on est là pour faire un programme donc il faut être au clair sur ses objectifs. Après ce plan de route fixé, cela passe beaucoup par l’accueil qu’on réserve aux enfants, ce qu’on décide dans sa classe… Il ne faut pas hésiter à se faire plaisir. Si dans certaines disciplines imposées il n’y a pas de choix, en arts plastiques ou en lecture, cela peut être l’occasion d’aller avec les élèves voir des œuvres qui nous plaisent. Ensuite, il faut éviter de tomber d’emblée dans le rapport de force où on veut imposer son autorité, mais plutôt aider les enfants à trouver leur mode d’expression à eux. S’il y a violence, essayer de trouver ce qui les aidera à s’exprimer différemment.

A l’heure de la réforme de la formation des professeurs des écoles, quelle est votre position ?

Elsa Bouteville : Si, depuis septembre, il y a eu un retour sur cette réforme avec plus de formation pratique, la formation manque beaucoup d’accompagnement auprès des stagiaires, car ils n’ont pas de retour ni d’analyse sur leur pratique. Ce qui donne de futurs enseignants moins bien préparés et non entraînés, mais aussi des classes un peu « cobayes ». Une fois par semaine, un stagiaire vient faire la classe. Forcément il va tâtonner, en attendant ce sont les élèves qui en feront les frais.
Ce qui est aussi frappant, c’est la disparition du lien avec le terrain, les classes. Auparavant les formateurs travaillaient avec des maîtres-formateurs, des conseillers pédagogiques, des inspecteurs de l’Education nationale. Cela nourrissait une culture du primaire. Je me demande dans quelle mesure, dans les années à venir, ce lien entre les professeurs des universités et l’école primaire pourra être maintenu.

Note(s) :
  • (1) Institut national de recherche pédagogique
  • (2) Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté

1 commentaire sur "« Enfermer les élèves dans des catégories est très grave »"

  1. AA  21 octobre 2011 à 19 h 06 min

    Vous semblez encore vouloir êtrre les seuls maître à bord dans vos classes! Or ce qui prime c’est l’EQUIPE PEDAGOGIQUE soudée que vous n’évoquez même pas! La main à la pâte à l’école , les EIST et IDD au collège, les TPE au Lycée sont PRIMORDIAUX pour motiver
    vos élèves. Ne comptez pas les intéresser uniquement avec les programmes que vous avez en charge de mettre en oeuvre. Vous devez faire passer ces derniers par d’autres moyens que « votre autorité ».Signaler un abus

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