Ismaël Ferroukhi : dans « Les hommes libres », je rends hommage aux « invisibles » résistants

A l'occasion de la sortie cette semaine sur les écrans de son film "Les hommes libres", Ismaël Ferroukhi, le réalisateur, nous accorde un entretien exclusif. Son film, fiction prenante (1), est avant tout historique, et il nous explique qu'il comprend aussi un message de paix.

Comment est née l’idée de ce film ?

Dans un premier temps, j’ai lu un article dans Le Nouvel Observateur où j’ai appris que la Mosquée de Paris avait protégé des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. J’ai voulu en savoir plus, et là je découvre tout un univers ouvrier, une immigration nord-africaine arrivée dans les années 30 à Paris et le personnage de Si Kaddour Ben Ghabrit, le recteur de la Mosquée de Paris. J’ai contacté Benjamin Stora et Pascal Le Pautremat, deux grands spécialistes du sujet. Ils m’ont conseillé pour le film. J’ai également beaucoup lu et je me suis documenté pour pouvoir retrouver et recréer l’atmosphère des années 40.

Votre film raconte comment Si Kaddour Ben Ghabrit a protégé des Juifs durant l’Occupation et leur a donné de faux papiers, en les faisant passer pour musulmans. Il raconte en particulier comment il a sauvé Salim Halali, grand chanteur d’origine algérienne, en réalité juif. Bien qu’étant une fiction, votre film est-il totalement conforme à l’Histoire ?

Oui, tout est exact, y compris le fait que pour sauver Salim, le recteur ait fait graver le nom du père décédé de Salim sur une tombe dans un carré musulman. Mais il est vrai que tenir l’équilibre entre fiction et rigueur historique n’est pas évident. Je crois que nous y sommes arrivés !

Au fil du film, la Mosquée de Paris apparaît de plus en plus cernée et surveillée par les Allemands, et l’on se demande comment Si Kaddour Ben Ghabrit va réussir à s’en sortir. Ces faits sont-ils également authentiques ?

A un moment dans le film, le major allemand qui lit à Si Kaddour Ben Ghabrit un document énumérant les soupçons qui pèsent sur la Mosquée de Paris est authentique, c’est le texte exact du document historique qui est lu ici. Le premier plan du film aussi est très important : on y voit des Nord-Africains dans la rue, dans la misère absolue, sans repères, c’étaient leurs réelles conditions de vie à l’époque. Ces hommes, que Benjamin Stora appelle les « invisibles » (2) ont été totalement effacés de l’histoire. Je voulais leur rendre hommage.

Certains d’entre eux -pas tous, votre film montre aussi que d’autres ont choisi la collaboration- ont été des résistants, comme on le voit au travers des personnages de Younès, de son cousin, de Leila…

Oui, au départ, ce sont des ouvriers arrivés d’Algérie dans les années 30, qui ne savent ni lire, ni écrire. Ils se syndiquent, apprennent à lire et à écrire par le biais des syndicats, à revendiquer leurs droits. La guerre arrive, ils politisent leurs revendications, et ils veulent libérer leur pays. Ils veulent exister, ils veulent avoir des droits, un statut. Certains se joignent aux résistants, ils les soutiennent et attendent en retour leur soutien futur dans leur combat pour l’indépendance. Je voulais montrer comment ces hommes-là sont devenus des hommes libres, des combattants de la liberté.

Vous montrez que la Mosquée de Paris a abrité des résistants, en particulier des communistes durant l’Occupation, et en même temps, Si Kaddour Ben Ghabrit entretenait d’excellentes relations avec les Allemands. C’était un personnage quand même très ambigu…

Oui, c’est vrai Si Kaddour Ben Ghabrit recevait les Allemands, était très apprécié par eux, travaillait avec Vichy, et il faut savoir qu’entre 40 et 42, il y a eu plus de 400 000 visites d’Allemands à la mosquée. Il les accueillait à bras ouverts, entretenait des relations amicales avec le major Von Ratibor, mais c’était pour mieux pouvoir cacher ceux qu’il protégeait. C’était un homme très complexe, un homme de foi, de culture et un fin diplomate. J’ai rencontré sa fille, elle m’a parlé de son père, de sa force spirituelle, et en voyant le film, elle m’a dit qu’elle l’avait reconnu.

Au-delà de l’aspect historique, votre film ne contient-il pas un message de paix ? Salim, qui chante merveilleusement en arabe, est juif, et Younès, son ami, qui est musulman, est pris à un moment pour un Juif par les Allemands…

Il y avait une proximité incroyable entre Juifs et Musulmans, ils avaient la même culture. On est d’ailleurs toujours très proches, et cette culture commune continue à exister. Aujourd’hui, Pinhas Cohen, grand chanteur marocain, est en quelque sorte un Salim Halali contemporain. C’est d’ailleurs lui qui prête sa voix à Salim dans mon film.


Sandra Ktourza

 

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