Pourquoi avoir choisi de cadrer exclusivement sur les enseignants ?

Je voulais réaliser un film sur le quotidien des profs. Car si tout le monde a déjà été dans une classe, on connaît moins ce qu’il y a autour, avant et après les cours. Les élèves sont hors-champ ou masqués par une vitre floue, mais ils ne sont pas absents et on les entend ! Je tenais aussi à filmer dans un établissement représentatif, c’est-à-dire ni sensible ni élitiste. Un lieu où les parents diplômés acceptent de scolariser leurs enfants.

Avez-vous été surpris par ce que vous avez vu ?

Les profs de collège travaillent beaucoup plus qu’avant. Quand j’enseignais, à la fin des années 70 et dans les années 80, les enseignants travaillaient moins et étaient moins stressés par les réunions. Un enseignant a cette réflexion révélatrice dans le film : avant, tous les anniversaires étaient fêtés, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La deuxième chose c’est que les disciplines « canoniques », comme le français et les maths, ont peu évolué. Peut-être trop peu… C’est tout le contraire pour l’histoire-géo, en tout cas dans ce collège, qui utilise beaucoup les nouveaux supports, les tableaux numériques interactifs. Les profs d’EPS sont de super pédagogues, sans doute parce qu’ils ont de la sociologie et de la psychologie dès leur première année de STAPS. Il faudrait, me semble-t-il, leur confier davantage les clés des établissements car ils ont une vision juste et complète des élèves.

Les enseignants se plaignent souvent d’être seuls face aux problèmes. Là dans cette salle des profs, on parle et on échange beaucoup…

… oui mais in fine tous sont seuls devant leurs élèves. C’est sans doute la limite de mon film : les profs qui apparaissent à l’écran ont accepté d’être suivis. Ce ne sont donc sûrement pas les plus mauvais, ni les plus en difficultés…

Beaucoup des profs filmés dénoncent un manque de reconnaissance, les réformes imposées sans concertation et qui disparaissent du jour au lendemain. Comment expliquez-vous ce malaise ?

C’est assez étonnant et j’ai justement voulu montrer ce paradoxe : d’un côté l’Education nationale fait l’objet d’enjeux assez lourds, c’est un secteur très tourmenté. Et en même temps, l’école a peu changé. A un détail près : il y a une normalisation des enseignants. Il n’y a plus le prof « Camif » avec son duffle-coat et ses grosses chaussures. Ils sont intelligents, en lien avec leur époque, et font attention à leur image. Il y a parfois de la familiarité mais tant mieux. En Allemagne aussi il y a de la désinvolture de la part des élèves !

Une enseignante stagiaire se désole d’être obligée de faire de la discipline. Qu’est-ce qui coince ?

Il faut relativiser : quand j’étais prof, il n’y avait pas non plus de formation pédagogique. Comme on passait l’agrégation, on considérait qu’il n’y avait pas besoin d’enseigner la pédagogie. De ce point de vue, rien n’a changé. Je pense que c’est dès la première année de fac qu’on devrait être sensibilisé à la pédagogie.

Un prof d’histoire-géo bat en brèche une idée reçue selon laquelle les élèves d’aujourd’hui sont moins cultivés qu’il y a 20 ans. Partagez-vous son point de vue ?

Les collégiens connaissent plein de choses, davantage qu’il y a 20 ans. En même temps leur cadre de référence est plus fragile. Beaucoup n’ont par exemple aucune référence de datation et sont largués en histoire !

On voit aussi qu’il y a débat entre les profs, notamment sur la méthode d’évaluation à privilégier pour évaluer les élèves. Parviendra-t-on un jour à un consensus ?

Il faut poser la question aux syndicats d’enseignants ! Dans l’enseignement, on choisit d’être prof parce que la profession offre une possibilité d’être seul maître à bord. Les syndicats se heurtent donc à une difficulté : celle de parvenir à satisfaire tout le monde dans un milieu qui, il faut bien le reconnaître, est par nature très individualiste.

Finalement, dans cet établissement du 11e, le positif l’emporte : les profs aiment leur métier, leurs élèves le leur rendent bien. L’école va-t-elle si mal que cela ?

Les difficultés existent mais les enseignants n’ont pas abdiqué à tirer les élèves vers le haut. Le système scolaire français n’est pas catastrophique ! On nous rebat les oreilles avec le malaise des enseignants mais je n’ai pas voulu être dans la dramatisation qui est le fond de commerce des médias. Ne pas être dans la caricature fait qu’on écoute mieux les critiques des profs quand ça va mal.

Charles Centofanti