Un enseignant chez les Inuits

Louis-Philippe Brun, jeune prof québécois, a quitté il y a deux ans le confort de sa petite ville du nord de Montreal pour Ivujivik, le village le plus septentrional du Québec. Il y enseigne aujourd'hui à une classe de jeunes Inuits âgés de 12 à 16 ans. Il revient pour Vousnousils sur son incroyable aventure.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette belle aventure ?

J’avais besoin d’un grand changement dans ma vie et l’idée de travailler au Nord était dans ma tête depuis le début de mon BAC alors qu’une enseignante était venue en parler lors d’un cours de gestion de classe. Je trouvais l’idée géniale de pouvoir découvrir une partie du Québec quasi-inaccessible pour le commun des mortels. La découverte d’un peuple habitant non seulement le même pays mais la même province que moi m’a aussi attiré vers ici.

Quelles étaient vos craintes par rapport à vos futurs élèves, collègues ou conditions de travail ?

J’avais tout d’abord une crainte par rapport à la langue. Mon anglais était loin d’être parfait et je me demandais comment j’allais pouvoir communiquer avec les Inuits qui parlent seulement inuttitut. Je me demandais aussi si l’isolation allait être difficile à vivre. Mais je me suis aperçu que la majorité des Inuit parlent ou comprennent l’anglais ou le français. Pour ce qui est de l’isolation, vive internet et les réseaux sociaux qui me tiennent informé des dernières nouvelles de partout dans le monde mais aussi de ma famille et de mes amis.

Qu’est ce qui vous a le plus frappé lors de votre premier jour de cours ?

Les jeunes ici apprennent le français (ou l’anglais) à partir de la 3e année (1). Comme ils sont baignés dans l’anglais plutôt que le français, les jeunes avaient de la difficulté à me comprendre. Je n’étais pas vraiment préparé à ça et j’ai dû ajuster mon français!

Quelles difficultés avez-vous eu le plus de mal à surmonter à vos débuts ?

L’adaptation à ma classe n’a pas été très facile. Ça m’a pris presque 4 mois avant de bien comprendre la façon de penser des jeunes, les problèmes qui pouvaient les affliger… Les jeunes ont beaucoup de difficulté à faire confiance aux nouveaux arrivants, ayant peur qu’ils repartent rapidement. On ne peut malheureusement rien y faire. Cette confiance s’intensifie heureusement au retour des vacances de Noël, après Pâques et surtout au début de l’année suivante.

Comment gérez-vous l’hétérogénéité des niveaux et des âges des élèves de votre classe ?

La grandeur de l’école et le budget ne permettent pas d’avoir des classes de 4 ou 5 élèves avec un enseignant par niveau. Malheureusement, je crois que ça n’aide pas les élèves à attendre les niveaux du Sud. Au départ, je voulais différencier mes enseignements. Malheureusement, les élèves d’ici sont incapables de travailler seul. Ce sont plutôt mes attentes qui changent d’un niveau à un autre.

Comment se déroule une journée-type de classe à Ivujivik ?

La classe débute à 9h. On accueille les élèves puis un Inuk fait la prière en inuttitut à l’intercom. Ensuite les cours débutent. Comme j’enseigne 5 matières (sciences, sciences humaines, mathématiques, français et arts) je peux décider de ce qu’on fera dans la journée. J’essaie de suivre mon horaire mais si une activité fonctionne bien, je la termine. Je peux aussi décider de changer de matière si les élèves sont moins réceptifs. À midi, tout le monde quitte l’école pour aller manger à la maison. À ma connaissance, il n’y a qu’au Nunavik(2) que ça se fait puisque la maison de tous les jeunes est très près de l’école. On revient à 1h30 pour l’après midi et à 4h c’est la fin de la journée. Tous les jours, j’ai entre 1 et 3 périodes de 45 minutes où les élèves sortent de la classe pour un cours de gym, de culture, de religion, de survie dans la toundra ou d’inuttitut. Certaines activités sont aussi organisées après l’école, telles que l’aide au devoir, des sports dans le gymnase, etc.

Comment réussissez-vous à intéresser les élèves, que vous décrivez comme assez peu assidus, à vos enseignements ?

Les élèves sont très intéressés à toutes sortes d’histoires. C’est le travail qu’ils aiment moins! Chaque jour, j’essaie de leur parler d’une nouvelle du jour intéressante, de choses que j’ai vécues, ou je parle avec eux de certaines choses qu’eux-mêmes vivent. Ça change du travail et ça pratique leur français en même temps!

Votre meilleur et votre pire souvenir de classe ?

Un de mes meilleurs souvenirs se passe lors de ma première année alors que j’avais une plus petite classe. Au printemps, c’était difficile d’avoir tous les élèves alors je récompensais parfois ceux qui venaient le matin avec un film. Un matin, seulement deux élèves étaient présents. On a emprunté un divan puis on s’est assis les trois pour écouter le film, les deux garçons ayant insisté pour que je m’asseye avec eux! Je m’étais dit à ce moment-là que jamais je ne pourrais vivre ça dans une classe au sud, surtout avec des jeunes de 13-14 ans ! Mon pire souvenir maintenant est sans doute « l’avant-midi » d’art que j’ai eu avec eux l’an passé. Une artiste était de passage à Ivujivik pour faire un petit projet avec eux, qui consistait à se dessiner maintenant, dans 10 ans puis lorsqu’on serait vieux. J’étais entré dans la classe en me disant que j’allais avoir un bel avant-midi tranquille… Mais finalement, à s’imaginer dans le futur, les élèves ont plongé dans leurs idées noires puis ce fut le chaos dans la classe. J’étais tombé de très haut cette journée-là. Avec le recul, cette journée m’a fait grandir énormément en tant qu’enseignant et même en tant que personne. Je ne l’oublierai jamais !

Au final, envisagez-vous de vous installer définitivement à Ivujivik ou avez-vous prévu de rentrer à plus ou moins long terme ?

J’aimerais tant pouvoir rester ici! On s’attache aux jeunes et à la communauté. D’un autre côté, posséder ma terre, ma maison et y faire ma vie me manque aussi. J’ai eu trente ans et j’ai hâte de m’établir. Lorsque je suis venu ici, je me disais que 3 ans serait une aventure complète. J’entame cette troisième année en me disant que je suis sur la fin. Peut-être y en aura-t-il une autre, ça dépendra probablement du travail disponible pour moi au Sud! Chose certaine, lorsque je quitterai Ivujivik, ce sera avec le cœur gros et l’envie irrésistible d’y revenir un jour.

Retrouvez toutes les anecdotes de Louis-Philippe Brun sur son blog « La grande aventure ! »

Note(s) :
  • (1) Equivalent du CE2
  • (2) Région du Québec où se trouve Ivujivik

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