Nadine Labaki : « Si le film est projeté en classe, j’aurai atteint mon but »

Dans le film "Et maintenant, on va où ?", un groupe de femmes libanaises que la religion oppose unissent leurs efforts pour préserver leurs maris et leurs fils d'un conflit absurde. Alors que la guerre fait rage dans le reste du pays, elles vont déployer des trésors d'inventivité pour détourner l'attention des hommes de leur village. Nous avons rencontré la réalisatrice, Nadine Labaki.

Pourquoi avez-vous choisi le thème de l’intolérance religieuse pour votre deuxième long-métrage ?

C’est quelque chose qu’on vit quotidiennement au Liban, qui est un pays multiconfessionnel. On est capables de vivre en paix pendant plusieurs années, mais il suffit d’une étincelle pour que la situation dégénère en guerre civile. C’est arrivé en 2008, j’ai alors assisté à une véritable guerre de rues, où des voisins qui vivaient en bonne entente depuis des années sont soudain devenus des ennemis. A l’époque, j’étais enceinte, et je me suis demandé : « Jusqu’où est-ce que je serais prête à aller pour protéger mon enfant de cette absurdité ? » Ce nouveau sentiment, l’instinct maternel, m’a poussé à écrire l’histoire d’une femme qui va tout faire pour empêcher son fils de prendre les armes. Puis l’histoire s’est développée, pour devenir celle d’un village où les femmes vont tout faire pour empêcher leurs hommes de se battre.

Le film dépeint des évènements tragiques, et aborde de front les thèmes de la violence et de la mort – mais il est aussi très drôle, les stratagèmes des femmes sont hilarants ! Qu’est-ce qui vous a poussé à mélanger drame et comédie ?

Il y a plusieurs raisons. J’ai eu envie de tourner en dérision les raisons pour lesquelles on fait la guerre. Et puis, j’ai vu des femmes autour de moi qui ont perdu leurs enfants d’une façon terrible, atroce, et qui ont pourtant gardé le sens de l’humour… J’ai aussi voulu leur rendre hommage. Mais cela vient également de ma complicité avec mes deux co-scénaristes : nous nous amusons ensemble, nous aimons tous les dialogues drôles. Je ne me crois pas capable d’écrire un drame !

Pourquoi avoir situé l’action dans un petit village, isolé du reste du pays ?

Je voulais donner l’impression d’être cloîtré, isolé, pour mieux montrer comment le monde extérieur influence nos vies, qu’on le veuille ou non. Comme ces Libanais qui ont vécu ensemble en paix pendant des années, mais qui en 2008 sont soudain devenus des ennemis juste parce qu’ils appartenaient à deux partis différents. C’est la même influence de l’extérieur sur l’intérieur.

Alors que votre histoire se déroule visiblement au Liban, pourquoi le nom du pays n’est-il jamais mentionné ?

J’ai voulu donner à mon film une dimension universelle. Il parle d’un affrontement entre chrétiens et musulmans, mais ça aurait aussi bien pu être entre noirs et blancs, entre deux équipes de football ou deux voisins… C’est pour cette raison que je ne voulais pas le relier à des faits réels, à une situation géopolitique particulière.

Le film est-il basé sur des faits réels ?

Non, tout est inventé. J’aurais pu l’appeler « utopie », ce village. C’est sans doute utopique d’attendre des autorités religieuses qu’elles agissent ensemble en combattants de la paix, comme l’imam et le prêtre du village. Ca ne se passe pas comme ça dans la vie.

Pensez-vous que ce soit dans la nature des femmes de protéger, et dans la nature des hommes de s’entretuer ?

Je pense que c’est plus facile pour des hommes de s’entretuer. C’est très rare, par exemple, de voir deux femmes se bagarrer. Ca devient tout de suite un évènement, alors que ça ne surprend pas quand il s’agit de deux hommes. Autrefois, c’est l’homme qui allait chasser, qui se battait contre les autres pour protéger son territoire… tandis que la femme s’occupait des enfants. Donc c’est peut-être bien dans leur nature. C’est en tout cas mon impression.

Si votre film était projeté en classe, par exemple dans le cadre des cours d’histoire ou d’ECJS, auriez-vous un message à partager avec les élèves ?

Je pense que le film parle de lui-même. Mais ça me ferait énormément plaisir que le film soit projeté dans ce cadre-là, parce que j’aurai alors atteint mon but. C’est pour ça que j’ai eu envie d’écrire ce film : pour qu’il ait un impact, pour que ça puisse changer la vie de quelqu’un… Pour amener les gens à se demander comment faire de ce monde, un monde meilleur. Bien sûr, c’est utopique ce que je dis. Mais on fait toujours un film avec l’intention de changer le monde.

Quentin Duverger

L’affiche du film

Site officiel :
www.etmaintenantonvaou-lefilm.com

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