« Que les hommes et les femmes soient belles ! ». Voilà l’intitulé de la pétition lancée fin mai par L’égalité, c’est pas sorcier, La Ligue de l’enseignement, Le Monde selon les Femmes et Femmes Solidaires, et qui a déjà récolté plus de 2000 signatures. Objectif : mettre fin à une règle de grammaire, jugée sexiste, celle qui assure la primauté du genre masculin sur le féminin.

Que le plus noble l’emporte ?

« Cette règle de grammaire apprise dès l’enfance sur les bancs de l’école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin. En 1676, le père Bouhours, l’un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive de toute autre, la justifiait ainsi : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » » Or, poursuit la pétition, « avant le XVIIIe siècle, la langue française usait d’une grande liberté. Un adjectif qui se rapportait à plusieurs noms, pouvait s’accorder avec le nom le plus proche. Cette règle de proximité remonte à l’Antiquité : en latin et en grec ancien, elle s’employait couramment. »

Des pétitionnaires enseignants ou francophones

Pour Clara Domingues, de l’association L’égalité c’est pas sorcier, et l’une des instigatrices de la pétition, « l’accord de l’adjectif avec le nom le plus proche est logique. Intuitivement, beaucoup l’appliquent, notamment les enfants ou les étrangers qui n’ont pas cette règle dans leur langue ». Parmi les signataires d’ailleurs, certains viennent de Suisse, du Canada ou de Belgique, et beaucoup sont enseignants et universitaires.
Jacqueline Costa-Lascoux, sociologue et directrice de recherche au CNRS, fait partie des signataires. Elle s’insurge également envers cette règle qui n’est « qu’une absurdité historique » et s’oppose à ceux qui n’y voient qu’une fragilisation supplémentaire de la langue. « De nos jours, les fautes d’orthographe sont légions, notamment celles sur l’accord des participes, et ce n’est pas cette réforme qui aggravera le cas. Cela serait même plutôt le contraire, puisqu’il y a une réelle logique à accorder le dernier mot à l’adjectif. Je suis bien plus choquée des évolutions de langage qui ont admis, par exemple, le « en moto », au lieu du «à  moto », sous prétexte que cela est passé dans le langage courant. Alors que dans le cas de l’accord avec le nom qui précède, il y a une logique de proximité, un sens de la phrase qui reste inchangé, mais aussi un réel esthétisme ».

Encore trop d’inégalités homme-femme

« Quoi qu’on en dise, même si le genre grammatical n’est pas le genre social, cela y renvoie. Et il y a une blessure symbolique chez les fillettes du primaire à qui l’on enseigne que le masculin est plus fort », reprend Clara Domingues, qui souhaite donner des arguments à ceux qui appliqueront dorénavant cette règle dans leur quotidien. Une pétition qui s’inscrit dans un combat féministe pour faire la lumière sur les inégalités encore trop nombreuses. « Moi qui ai vécu les combats des années 70, je trouve qu’aujourd’hui, si on a progressé avec les lois, on a régressé dans les mentalités. Par conséquent, soulever ce problème de langue fait partie des choses à faire pour maintenir le débat sur l’égalité homme-femme. Cela ne va pas bouleverser le monde et en même temps, cela met fin à un coup de force historique, non justifié », conclut Jacqueline Costa-Lascoux. Les associations attendent la 10.000ème signature pour organiser une action symbolique devant l’Académie française.

Bérengère de Portzamparc