Qu’est-ce qui vous a conduit à rédiger et publier ce plaidoyer ?

En matière d’éducation, nous nous contentons la plupart du temps de reproduire ce qui s’est toujours fait. Les professeurs enseignent aux élèves ce qu’ils ont eux-même appris. Or, il est très important d’ouvrir les yeux et les oreilles pour mesurer les changements du monde, pour comprendre comment la manière d’utiliser nos compétences doit évoluer. C’est un défi primordial pour l’éducation. Avec l’apparition des smartphones, des ordinateurs et d’internet, l’enjeu n’est plus désormais de permettre aux élèves de reproduire simplement ce qu’ils ont appris, mais de leur donner des capacités créatives, de leur apprendre à extrapoler, à utiliser leurs connaissances pour faire face à des situations nouvelles, de leur transmettre l’envie et la capacité de continuer à apprendre tout au long de leur vie.

Vous expliquez que les matières sont désormais interconnectées. Que peuvent et doivent faire les professeurs, selon vous ?

Les matières restent un moyen important de structurer les connaissances et je ne fais pas le procès des mathématiques ou des sciences naturelles. Mais je pense que les enseignants doivent réfléchir à la façon de relier ces connaissances entre elles. Ils doivent aider les élèves à comprendre que les maths ne sont pas qu’une accumulation de formules et de théorèmes, mais un langage pour structurer et comprendre le monde. Et l’histoire, la géographie, la physique ou les sciences naturelles en sont d’autres. Si les professeurs peuvent collaborer pour enseigner ces langages, et si les élèves peuvent les connecter, nous parviendrons à une éducation totalement différente, pluridisciplinaire, beaucoup plus performante. Car, encore une fois, il ne s’agit plus d’acquérir des connaissances artificiellement confinées au sein d’une matière, mais de synthétiser les compétences provenant de divers champs de savoir.

En d’autres termes, il faut faire tomber des murs ?

C’est tout à fait cela. Pour construire les compétences nouvelles, il faut faire tomber les murs entre les classes, entre les matières et même entre les écoles ! L’enseignement du futur, ne pourra plus être l’affaire d’un professeur isolé dans sa vieille salle de classe. Il faut en finir avec le modèle d’éducation né de l’industrialisation ; celui où des personnes dans un ministère décident de la façon dont les enfants doivent apprendre, puis rédigent de magnifiques textes et circulaires que les enseignants sont chargés de mettre en pratique. Il est temps de faire l’inverse, de s’appuyer sur des professeurs qui se demanderaient ce qu’ils doivent apprendre à leurs élèves pour leur permettre de faire face à des évolutions plus rapides que jamais.

Vous donnez l’exemple de l’apprentissage de la langue maternelle et évoquez quelques pays que vous estimez sur la bonne voie. Lesquels et pourquoi ?

L’enseignement de la langue maternelle ne doit plus uniquement consister à apprendre à lire des textes de plus en plus élaborés. Il faut transformer ces seules compétences techniques en une fenêtre ouverte sur le monde, en un outil permettant de se situer dans un univers de plus en plus complexe. Il faut apprendre à « lire pour apprendre », pour  développer la capacité et la motivation nécessaires pour définir, comprendre, interpréter, utiliser, créer et diffuser des connaissances de plus en plus pointues. Dans ce domaine, les pays nordiques ainsi que quelques pays de l’Est asiatique sont très en avance.

Tout cela ne signifie-t-il pas qu’il faut recruter et former différemment les enseignants ?

Il faut bien sûr continuer à sélectionner les personnes les plus capables de remplir cette mission, mais plus seulement au regard de leurs connaissances académiques. Il faut, comme c’est le cas en Finlande par exemple, tenir davantage compte de leurs talents de pédagogues. Pendant leurs années d’apprentissage, les futurs professeurs finlandais doivent notamment montrer devant des classes qu’ils sont vraiment capables de travailler avec des enfants. Mais le recrutement n’est qu’un aspect de la question. Le point le plus fondamental, pour moi, réside dans la formation continue des enseignants, dans leur capacité à évoluer tous les jours, à apprendre de leurs collègues, à tirer parti de ce qui se fait dans les écoles voisines. Là aussi, des murs doivent tomber !