Un professeur dresse son autoportrait « en territoire difficile »

Agrégé de lettres, professeur et écrivain, Aymeric Patricot retrace dans son autoportrait son expérience au sein de collèges difficiles. D’une admiration profonde pour les professeurs qu’il a rencontrés, il rend compte du faible niveau des élèves et de la violence quotidienne.

La littérature et l’écriture font partie intrinsèque de la vie d’Aymeric Patricot. A tel point qu’après un bac C (scientifique), une année de  classe préparatoire et le diplôme d’HEC obtenu, il poursuit ses études, cette fois à l’université, pour « bouffer de la culture ». « J’ai toujours été un bon élève et un gros bosseur, mais je ne savais pas trop quoi faire. J’ai fini par comprendre que la littérature était ma passion, et que je voulais m’y consacrer ». Après 18 mois de CSN (aujourd’hui Volontariat du Service National à l’Etranger), comme attaché culturel à l’ambassade du Japon, où il se plonge dans la culture japonaise qu’il apprécie particulièrement, il reprend des études littéraires et passe l’agrégation de lettres en 2003. Dès la rentrée de septembre, il est alors envoyé comme remplaçant dans différents collèges de Seine-Saint-Denis. Il y découvre un cadre et une ambiance totalement inconnus de lui jusqu’alors, faits de violences quotidiennes, de classes ingérables et de professeurs abandonnés par leur hiérarchie. Une expérience éprouvante qu’il retrace en toute sincérité dans son dernier ouvrage (1), « Autoportrait du professeur en territoire difficile », publié aux éditions Gallimard.

Des professeurs totalement « lâchés par l’Éducation Nationale »

« C’est un coup de gueule suite à mon expérience pendant trois ans dans ces collèges dits « difficiles » », explique-t-il. Et ce qui le met particulièrement en colère, c’est la souffrance des professeurs et surtout l’absence totale de soutien de leur hiérarchie lorsque surgit un conflit entre un élève et un prof. Et de citer dans son ouvrage l’exemple d’un vieux professeur, sévère mais aimé de ses élèves, l’exemple même d’une carrière exemplaire, qui se termine d’un coup, le jour où un élève l’accuse à tort de racisme, et qui se voit renvoyé et totalement oublié, devant cuver sa honte après 30 ans de vie offerte à l’enseignement. « Victime d’une cabale, il a été complètement lâché par l’Éducation Nationale ».
Voilà ce qui révolte Aymeric Patricot, qui, à travers son ouvrage et son hommage aux professeurs, relève la difficulté d’enseigner aujourd’hui à des élèves parfois violents, souvent ingérables et d’un niveau extrêmement faible. « Il y a un déni collectif, de la part des gouvernements, des formateurs et même des médias, sur la situation dans certains collèges, sous couvert de ne pas faire d’amalgames ». Conséquence, les professeurs sont lâchés et vivent au quotidien avec une pression et un stress terribles. Aymeric Patricot reconnaît d’ailleurs sans fausse pudeur qu’il n’aurait pu poursuivre plus longtemps dans ces collèges, et qu’il a préféré, une fois sa titularisation obtenue, partir dans un lycée.

La misère culturelle est sous-estimée

Les constats de cette expérience lui amènent aussi quelques réponses. « On se retrouve face à des collégiens qui n’ont pas le niveau, qui maîtrisent parfois mal la langue et ne comprennent pas les textes qu’on leur lit. Ce n’est pas en niant ce problème, sous couvert de tomber dans la stigmatisation, qu’on les fera avancer et qu’on les aidera ». A travers son expérience, Aymeric Patricot renvoie dos-à-dos les gouvernements qui n’ont pas su mesurer l’ampleur de la tâche et donner les moyens d’y arriver. « Les élèves en difficulté devraient bénéficier d’un suivi plus spécifique, entre eux, encore une fois, pas pour les stigmatiser mais pour les aider à se mettre à niveau », et de conclure que la misère culturelle au collège est sous-estimée.
Grand lecteur, il aime les classiques qu’il fait découvrir avec bonheur à ses élèves : « Les fables de la Fontaine et Molière fonctionnent admirablement bien en classe ». Il aime aussi la littérature contemporaine, et n’hésite pas à faire lire quelques extraits de James Ellroy en classe. Egalement adepte des dictées, il s’émerveille encore de l’accueil réservé par ses élèves : « c’est un exercice ludique, ce n’est pas noté, on s’entraîne, on corrige ensemble au tableau, et les élèves y prennent plaisir car ils ont tout à fait conscience que c’est un handicap pour eux ».
Aymeric Patricot reste très attaché à son métier. « J’aime enseigner et transmettre mon goût pour la littérature ». Et l’écriture dans tout ça ? Il a obtenu, à sa demande, un poste à mi-temps dans un lycée de la région parisienne, ce qui lui permet de consacrer ses après-midis à l’écriture dans les cafés parisiens. « Un endroit idéal pour glaner des idées ou laisser libre court à mon imagination ».

Bérengère de Portzamparc

Aymeric Patricot en 5 dates

1975 : Naissance au Havre
1994 : Entrée à HEC
2000 : CNS comme attaché culturel à l’ambassade de Tokyo
2003 : Agrégation de lettres
2011 : Publication de son troisième ouvrage « Autoportrait du professeur en territoire difficile ».

Note(s) :
  • (1) Son premier roman, Azima la rouge, a été publié en 2006 chez Flammarion et son second roman, Suicide Girls chez Léo Scheer en 2010.

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