Solidarité Laïque : « le programme que nous construisons en Tunisie repose sur le principe du vivre-ensemble »

Depuis plusieurs années, Solidarité Laïque conduit avec succès un programme pour la jeunesse au Maroc. Forte de cette expérience, l’association élabore actuellement une action collective sur le même modèle en Tunisie où, après la chute de Ben Ali, les jeunes et les femmes très mobilisés dans la révolution, sont à la tête de revendications citoyennes et professionnelles. Marion Boinot et Michel Debon (1), pilotant ce nouveau projet, nous le présentent.

(1)Marion Boinot est responsable géographique Bassin Méditerranéen de Solidarité Laïque, coordinatrice générale du Programme Concerté Maroc, et Michel Debon est administrateur de Solidarité Laïque, membre du SGEN-CFDT, organisation membre de Solidarité Laïque.

Comment et pourquoi est né le Programme Concerté Maroc ?

Marion : Le point de départ est le « Temps du Maroc en France » en 1999, grand moment d’échange entre les cultures des deux pays. Cet évènement a conduit les pouvoirs publics français et marocains à penser à la mise en place des cadres de coopération innovants, où l’on sortirait du cliché des pays du Nord qui donnent les fonds et décident et des pays du Sud qui mettent en œuvre. C’est dans ce contexte que les organisations de la société civile française, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, ont mis en place un nouvel outil de coopération : le programme concerté pluri-acteurs (PCPA) devant mobiliser dans un même cadre d’action les organisations de la société civile et les pouvoirs publics des deux pays. L’idée était qu’en renforçant la concertation entre ces différents acteurs les actions menées seraient plus efficaces et plus pérennes. Avec ce programme a démarré un vrai travail collaboratif à partir de 2002.

Sa première phase, achevée en 2005, a été dédiée à la lutte contre la pauvreté, Solidarité Laïque était alors responsable d’une composante thématique du programme. Au niveau organisation, le programme fonctionne comme une association : il y a une assemblée générale réunissant toutes les organisations de la société civile marocaines et françaises membres du programme (63 membres marocains et 33 membres français durant la seconde phase), des représentants des pouvoirs publics des deux pays et des collectivités locales et des jeunes. L’AG élit un comité de pilotage, qui est une sorte de CA chargé de suivre la bonne mise en œuvre des orientations du programme.

A partir de 2006, les membres du PCM, en particulier la partie marocaine, ont souhaité travailler sur la jeunesse, et le programme a été réorienté en ce sens. Une seconde puis une troisième phase de ce programme ont donc été engagées sur cette thématique ; Solidarité Laïque est chef de file du programme depuis le lancement de la seconde phase en 2006.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos partenaires marocains dans le cadre de ce programme ?

Marion : Oui, il s’agit d’organisations de tailles très différentes, cela va des grandes organisations marocaines d’éducation populaire qui sont par ailleurs des partenaires de la Ligue de l’enseignement, des CEMEA, des Francas, ces trois organisations étant membres de Solidarité Laïque. Des associations locales beaucoup plus petites font également partie du programme. Par contre, au niveau des décisions, il n’y a pas de différence dans le poids de leur vote, nous fonctionnons sur la base du système « une organisation, une voix ».

Dix ans après sa mise en place, quel bilan peut-on tirer ?

Marion : Le programme a permis aux organisations marocaines de mieux se connaître, de se constituer en réseau informel, puis de monter des actions ensemble. Le PCM a par ailleurs favorisé le rapprochement avec les pouvoirs publics de certaines organisations qui s’étaient constituées en opposition à la puissance publique durant la période du règne d’Hassan II. Aujourd’hui, le dialogue est riche, et le comité de pilotage, lorsqu’il se réunit, est un lieu de rencontre neutre pour tous.

Enfin, vis-à-vis des jeunes, outre le fait de les aider à se structurer pour faire valoir leurs revendications citoyennes, le programme les appuie concrètement dans leur insertion professionnelle. En 2006, nous avons été en contact avec des associations s’occupant d’enfants des rues ou de jeunes en situation difficile qui ne trouvaient pas de place dans la société. Nous avons soutenu la mise en place de cellules d’orientation et d’insertion professionnelle, qui sont des lieux d’information mais aussi de formation : rédaction de cv, aide pour obtenir un stage, aide sociale aussi.

En milieu rural, nous avons appuyé la mise en place de coopératives où ces jeunes peuvent travailler : des coopératives de miel ou de lapins sur le Moyen Atlas par exemple.

Suite à la réussite de ce programme, vous êtes en train de mettre en place, un peu sur le même modèle, un plan en Tunisie. Pouvez-vous nous présenter ce nouveau projet ?

Michel : Parmi les organisations membres de Solidarité Laïque, il y a la FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives). Cette fédération existe depuis 27 ans : elle a été créée à Paris par des Tunisiens en exil. En 2008, il y a eu un soulèvement de la population dans plusieurs villes du bassin minier de Gafsa, à Redeyef, Moularès, Metlaoui, Al-Mdilla.

Une vague de répression a suivi. Jusqu’à aujourd’hui, la population de Redeyef reste mobilisée, et avant tout les jeunes, les femmes et l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) locale, car les principales victimes de la répression de 2008 ont été des chômeurs, des enseignants et des syndicalistes. Suite à cette vague de répression, la FTCR a lancé en 2009 une opération : « un cartable pour les enfants du bassin minier ». Solidarité Laïque s’est associée à cette opération. La FTCR a par ailleurs demandé aux syndicats français de créer avec elle un collectif intersyndical : la FSU, le SGEN-CFDT que je représente, l’UNSA, membres de Solidarité Laïque, en ont fait partie.

Les membres de l’intersyndicale ont par ailleurs été invités en tant qu’observateurs aux procès de Gafsa pour le jugement des personnes arrêtés lors du soulèvement, en 2008, 2009 et 2010. Après la chute de Ben Ali, les Tunisiens exilés ont voulu revenir chez eux. Et en févier dernier, Mouhieddine Cherbib, ancien président de la FTCR, qui venait faire opposition à sa condamnation par contumace, a demandé à être accompagné par des organisations amies dont Solidarité Laïque. J’y ai participé, cette fois en tant que représentant de Solidarité Laïque. Lors de ce déplacement j’ai rencontré des jeunes, notamment à Kasserine : ils ne voulaient pas qu’on leur prenne leur révolution, ils étaient prêts à mourir pour la défendre. J’ai commencé à penser à un projet pour les aider, un peu sur le modèle de celui du Maroc.

Avez-vous par la suite rencontré d’autres jeunes pour finaliser votre projet ?

Michel : En mars dernier, se sont déroulées les assises pour la transition démocratique organisées par la Ligue internationale des droits de l’Homme, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et la Ligue française des droits de l’Homme. La FTCR nous a invités. Or des jeunes présents à ces assises venaient juste de fonder une association. Je suis entré en contact avec eux. Puis nous avons décidé en avril au Forum social maghrébin de commencer à mettre en place quelque chose. Au Forum tuniso-français de la société civile qui vient juste de se dérouler, cette volonté s’est confirmée lors de cette rencontre avec des organisations de la société civile tunisiennes que nous avons réunies au siège de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme à Tunis. Pour l’instant, nous sommes dans l’hypothèse de travailler sur deux axes : un axe citoyenneté avec l’appui à la structuration d’organisations de jeunes et de femmes et un axe formation insertion professionnelle avec notamment le soutien à des dispositifs permettant l’accès à l’emploi des jeunes et des femmes tunisiennes. Ces axes ont été considérés comme pertinents par les organisations présentes lors de notre réunion de travail, il reste aujourd’hui à les approfondir avec eux dans le cadre d’ateliers de travail communs..

 Marion : Nous nous heurtons en effet à une difficulté : le terme de laïcité ne va pas de soi aujourd’hui dans la société civile tunisienne, car il est perçu en opposition à l’identité arabo-musulmane. Nous essayons donc d’expliquer qu’au contraire, la laïcité, c’est le vivre-ensemble, dans le respect de tous, nous allons construire notre programme sur la base de ces principes. A l’issue des ateliers de travail que nous organiserons durant l’année 2011, nous lancerons début 2012, une action pilote, soutenue notamment par la coopération française.

Appel à don pour la Tunisie

Solidarité Laïque lance un appel à don pour soutenir son programme Jeunes, Femmes, Citoyenneté en Tunisie.

Le PCM en chiffres

Depuis 2006, 33 projets ont été financés dans 21 provinces. Ils ont permis la participation de près de 20 000 jeunes et la mobilisation de 174 associations inscrites dans les consortiums de ces projets. 126 participations d’organismes publics (collectivités ou délégations ministérielles) ont été comptabilisées au niveau local et national.

Les chiffres par thématiques :

Education et animation : 8500 jeunes élèves et étudiants bénéficiant d’une amélioration de l’accès au système éducatif, 100 animateurs sociaux formés, 19 dispositifs éducatifs au sein de 30 établissements scolaires et d’une université créés ou renforcés

Formation et Insertion Professionnelle et Economie Sociale et Solidaire : 877 jeunes bénéficiaires d’une formation professionnelle et/ou d’un appui au développement d’une activité économique, 140 travailleurs sociaux chargés de leur accompagnement formés, 27 coopératives (miel, élevage de lapin, tourisme rural etc.) et 5 dispositifs d’accompagnement pour leur insertion professionnelle (Bureau d’Accompagnement à l’Emploi, Cellule d’Information et d’Insertion Professionnelle etc.) créés ou renforcés.

Citoyenneté et Accès aux Droits : Amélioration de la participation de 307 jeunes à la vie publique, 15 conseils/comités locaux de jeunes créés, 1 dispositif d’échange de volontaires au sein duquel 50 missions de volontariat ont été organisées, organisation de 6 chantiers d’éducation à la citoyenneté.

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