Qu’est-ce qui doit être enseigné ?

Roger-François Gauthier, inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (1), présentait cette semaine, en tant que coordonnateur, le nouveau numéro de la revue internationale d’éducation de Sèvres du CIEP. Il porte sur "le curriculum dans les politiques éducatives" : une préoccupation dans le monde entier, sauf en France. Découverte.

En France, on ne connaît que le curriculum vitae. Mais à l’étranger, le concept de curriculum structure les politiques éducatives. Par curriculum, on entend ce qui est enseigné à l’élève (pour une définition précise, se référer à l’article de Roger-François Gauthier), ce qu’il retient, la façon dont on le lui enseigne… Ce terme englobe l’action éducative dans sa totalité. En Finlande par exemple, la réflexion va jusqu’à questionner les enseignants sur ce qu’ont acquis les élèves, et une réorientation de la politique éducative se fait à partir des remontées concrètes. Dans ce numéro de la revue de Sèvres, outre celle de Finlande, les politiques curriculaires d’Italie, du Chili, de l’Angleterre, de Tanzanie et de Belgique sont présentées. La question fondamentale qui est posée dans ces pays est « qu’est-ce qui doit être enseigné » ?.

Un système moins fragmenté

Le curriculum indique Roger-François Gauthier est en quelque sorte « le souhaitable qui doit être enseigné ». Ce qui implique la mise en cohérence de tout le système éducatif pour arriver à le définir puis à le tranmettre. Cette réalité va donc bien au-delà du programme et de l’évaluation -les deux obsessions françaises. Au-delà aussi d’un ministère donnant seul les directives. En France, tout est toujours parti du ministère, mais la grande rupture est la mise en place du socle commun de compétences, qui pour la première fois a été votée par le Parlement.
Cela implique ensuite une cohérence entre formation des enseignants, rédaction des manuels scolaires, mise en place des procédures d’évaluation des élèves, voire connaissance globale des programmes pour chaque enseignant. En France, actuellement, tout ce travail est fragmenté : tout se décide de façon compartimentée. Ainsi, les éditeurs de manuels scolaires travaillent de leur côté sans lien avec ceux qui décident de l’évolution de la formation des enseignants, ni ceux qui élaborent les programmes. Les enseignants eux-mêmes par exemple ne connaissent pas forcément les programmes des autres disciplines : un professeur de français ne connaît pas le programme de physique et vice-versa.

Un savoir qui ne va plus de soi

Or souligne Roger-François Gauthier, nous sommes dans une société où l’on s’interroge sur la pertinence de ce qui est enseigné : l’assimilation des programmes scolaires ne va plus de soi. On ne peut plus se contenter d’un programme pérenne, signé une fois pour toutes par le ministre de l’éducation.
Si l’objectif est avant tout de pouvoir répondre à la question : qu’apprend-on aux élèves, et non plus, le programme est-il bouclé, la dimension change. Une distance est nécessaire pour la mise en place de ce qui doit être enseigné, les consignes doivent être souples et décidées par des instances indépendantes de l’institution. Par ailleurs, chaque enseignant doit être libre d’adapter sa pédagogie aux élèves : en France, il y a une seule norme nationale. Mais la « construction des savoirs ne peut être décrétée de la même façon sur un territoire » analyse Roger-François Gauthier. Et d’ajouter : « l’appropriation des savoirs est à construire de façon non uniforme ».

Des débuts timides

Le socle commun est un début pour aller en ce sens : pour la première fois, on parle de compétences, et non plus de disciplines. Commence-t-on timidement à entrer dans une politique  « curriculaire  » ? L’enseignement des langues va aussi dans ce sens, avec la référence au cadre européen des langues. On a là une échelle, et non plus un programme unique pour tous. Mais la cohabitation entre le système des compétences et celui des programmes officiels ne va pas de soi. Car se pose alors la question : qu’évalue-t-on ? L’assimilation du programme ou l’acquisition de compétences ? La polémique actuelle sur les évaluations de CE1 et CM2 est emblématique des difficultés rencontrées. En effet, comment concilier notes et livrets de compétences ?
La France est en retard : elle est aujourd’hui le seul pays au monde à n’avoir pas de politique curriculaire. On trouve dans de nombreux pays déjà des chaires universitaires sur ce sujet. Et en Angleterre par exemple, où en 1988 avait été mis en place le « National Curriculum », un élève passant le brevet des collèges, a, depuis longtemps, le droit de choisir son niveau de difficulté. Est-on prêts pour de tels changements ?

Note(s) :
  • (1) Et professeur associé à l’université Paris Descartes et consultant à l’UNESCO

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3 commentaires sur "Qu’est-ce qui doit être enseigné ?"

  1. Krokodilo  15 avril 2011 à 16 h 50 min

    Intéressant, et thème peu abordé, qui recoupe d’ailleurs celui des notes, car la même note dans deux classes différentes peut correspondre à un niveau très différent, faute de référentiel absolu – et à cause des nombreux biais possibles dans la notation.
    Il faut également que le référentiel soit raisonnable ; il suffit de voir le CECRL que vous évoquez, et la façon dont les premiers objectifs ont dû être revus à la baisse, et sont encore largement surestimés, au point qu’il faut interpréter les instructions, distinguer le niveau passif de l’actif, etc., pour que l’élève soit au moins B1 en compréhension au bac. Alors que stricto sensu, il faudrait jauger le vrai niveau global de l’élève sur l’échelle, c’est-à-dire sa plus faible compétence (et non sa meilleure), c’est d’ailleurs pour cela que l’échelle prévoyait une notation plus fine style « B1 moins ».
    Autre domaine absurdement surestimé : le programme des arts plastiques, qui ne semble pas destiné au collège mais au concours d’entrée des Beaux-arts !Signaler un abus

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  2. Krokodilo  15 avril 2011 à 16 h 51 min

    Enfin, l’anglais doit être exclu du socle commun de connaissances (il n’y est d’ailleurs pas officiellement, seulement de fait), au profit d’une liberté des langues au secondaire, par groupes de niveau inter-classes et système de modules optionnels (chacun choisissant de renforcer les langues ou telle autre discipline, scientifique ou autre). Et au primaire une initiation linguistique non spécialisée au CM2, largement suffisante. Curieux que la liberté des langues fasse peur au pays des libertés !
    Pourquoi les langues bénéficient-elles de cette prérogative ahurissante d’être la seule matière qu’on ne cesse de vouloir renforcer, alors même qu’on manque de scientifiques, paraît-il, et que le niveau de français est jugé catastrophique jusque dans les établissement supérieurs ? Il suffirait de deux après-midis par semaine réservées aux options interclasses à valider, parmi toutes les matières : langues, musique, science, sport (il y a déjà sport-étude), etc. Les élèves progresseront mieux dans un domaine qu’ils auront choisi que dans une matière imposée : on ne peut « faire apprendre » une langue…Signaler un abus

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  3. Krokodilo  16 avril 2011 à 20 h 52 min

    Réflexion faite, après avoir lu l’article de Gauthier auquel vous renvoyez, la distinction entre curriculum et programme m’apparaît quelque peu artificielle. Le curriculum semble être ce que l’élève apprend réellement du programme : celui-ci n’est-il alors pas trop ambitieux ? Est-il bien nécessaire d’importer ce terme anglosaxon, n’est-ce pas encore du pédagol supplémentaire, inutile ?
    Il y a aussi dans l’article cité la vieille opposition entre la vision française de la société, l’intégration (certes plus ou moins théorique), la citoyenneté, et la vision anglaise du communautarisme, car l’article suggère que les curriculums (ou programmes) puissent être modulés selon les régions, les cultures et les populations locales – au risque de grandes dérives. On peut imaginer à terme des écoles de la Scientologie, avec un programme-curriculum sur le créationnisme ! C’est la première fois que je lis une telle suggestion, et c’est une idée carrément révolutionnaire en France, capable de faire couler un flot d’encre…
    Non, la France n’est pas en retard parce qu’elle a des programmes plutôt qu’une « politique curriculaire » ! Par contre, d’accord pour des modules optionnels de niveaux différents (cf mon précédent message).Signaler un abus

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