Ecole maternelle : « La situation ne cesse d’empirer »

Depuis que Xavier Darcos s'est demandé si un master était indispensable pour changer des couches (1), le rôle de l'école maternelle est au cœur de nombreux débats. Scolarisation dès l'âge de deux ans, enseignement des langues vivantes, initiation à la philosophie... Lucile Barberis, présidente de l'Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques (Ageem) fait le point avec nous.

Depuis trois ans, et la fameuse phrase de Xavier Darcos sur la scolarisation des tout-petits, comment la situation a-t-elle évolué ?

Elle est encore pire aujourd’hui. A l’époque, nous avons refusé d’entrer dans la polémique et préféré répondre sur le fond. Nous avons donc publié et distribué un guide pédagogique à l’usage des parents, toujours disponible, qui explique ce que l’on fait à l’école maternelle. Le ministère l’a ensuite pris à son compte, et a apposé son logo sur le résultat de notre travail. Mais il n’y a, pour nous, qu’une façade de progrès, qui ne correspond à rien de réel.

Vous décrivez également des situations très différentes selon les lieux…

Avant le départ de Xavier Darcos, le ministère a par exemple jugé bon de créer environ 80 postes d’inspecteurs à mission maternelle. Le fonctionnement de ces postes, la qualité et la valorisation du travail effectué en maternelle, sont intimement liés à la personnalité de l’inspecteur qui y a été nommé. Il y a des endroits où cela marche très bien, où les inspecteurs sont très engagés et défendent même la scolarisation à deux ans. Il y en a d’autres où l’on attend passivement que la retraite arrive.

Rien n’a donc changé avec l’arrivée de Luc Chatel ?

La situation de l’école maternelle en France dépend à la fois de la manière dont ces postes sont gérés sur le terrain et des annonces ministérielles ! Mais, dans ce domaine comme dans d’autres, il ne s’agit que d’un discours public, qui ne trouve aucune traduction dans les actions ; d’annonces de surface, sans moyens affectés pour les mettre en pratique. Dans la réalité, l’école maternelle est livrée à deux forces : l’une qui attire la grande section vers l’école élémentaire, l’autre qui conduirait les petites et les moyennes sections vers d’autres structures, hors Education nationale, comme les jardins d’enfants ou les jardins d’éveil. Ce n’est encore qu’une hypothèse, que nous émettons depuis plusieurs années, mais la tendance semble se confirmer.

A propos des annonces ministérielles, que vous inspire l’apprentissage de l’anglais en maternelle ?

L’anglais en maternelle, c’est un coup médiatique, qui ne sera suivi d’aucun moyen ni d’aucun effet ! Il y a longtemps que l’on fait de l’anglais dans les écoles maternelles. Quand j’ai débuté ma carrière dans les années 70, on en faisait déjà. On ne peut pas s’élever contre ce qui peut être une perspective culturelle et éducative intéressante, mais quand le ministère la met en lien avec l’annonce majeure et réitérée de la lutte contre l’illettrisme, je ne vois pas très bien comment tout faire simultanément : développer la maîtrise de la langue orale et l’accès à la langue écrite en français et, en même temps, faire de l’anglais. On sait en effet qu’il faut commencer par maîtriser une langue, quelle qu’elle soit, pour pouvoir accéder à une ou plusieurs autres.

Et la philosophie ?

Là encore, c’est plus un effet d’annonce qu’une pratique innovante ! Nous évoquions déjà les ateliers de philo lors de notre congrès national, à Martigues, en 2004. A l’école maternelle, nous travaillons depuis longtemps sur le langage, les situations, les supports et les moments de langage. Pourquoi n’aborderions-nous donc pas des sujets à connotation philosophique, comme la liberté ou l’égalité ? Pour nous, toutes ces déclarations constituent surtout des manœuvres dérivatives, qui évitent d’aller à l’essentiel. Dans l’histoire de l’école maternelle, on scolarise les enfants de 2 à 6 ans depuis 1864. Et on le fait parce que c’est essentiel. Si l’on n’effectue pas tout ce travail avec les plus jeunes, l’école, au lieu d’aplanir les différences, va les renforcer. Que l’on cesse donc de nous parler de pré-scolarisation, ou de considérer l’école maternelle comme un gadget !

Note(s) :
  • (1) En novembre 2008, Xavier Darcos s'était prononcé en faveur de structures spécifiques à l'accueil des 2-3 ans, se demandant si pour une « bonne utilisation des crédits de l’État », il était indispensable de faire « passer des concours à bac + 5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants et de leur changer les couches ».

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5 commentaires sur "Ecole maternelle : « La situation ne cesse d’empirer »"

  1. Dubonsens  8 avril 2011 à 23 h 17 min

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    C’est peut-être bien là, une des raisons qui expliquerait que nos enfants ne sachent pas lire ni comprendre des consignes écrites dans leur langue maternelle ? Au fait, pourquoi l’anglais SVP ? Nos voisins d »outre manches font-ils perdre à leurs petits et plus grands enfants, voire à l’Université, du temps pour apprendre des langues ? Ne serait-il pas plus utile d’apprendre correctement sa langue maternelle et d’enchaîner, en suivant les conseils des linguistes et chercheurs comme François Grin, Claude Hagège, Mario Ponti pour s’ouvrir au Monde, comme le font les Brésilliens et Chinois en suivant les recommandations de l’Unesco ?Signaler un abus

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  2. Krokodilo  10 avril 2011 à 20 h 27 min

    A mon époque, à l’école on choisissait ses langues étrangères. Maintenant on trouve tout naturel d’imposer l’anglais aux tout-petits ! Pourquoi la liberté de choix des langues fait-elle si peur ? En outre, le taux de dyslexie est plus élevé chez les petits Anglais en raison d’une phonétique très difficile, et c’est cette langue qu’on impose à des boutchous qui peinent à apprendre leur propre langue… L’horreur pédagogique, un casse-tête logistique, une planification digne de l’URSS qui imposait le russe à tous les « pays frères »… L’apprentissage précoce n’est qu’un prétexte à imposer l’anglais à tous les petits Français. Il suffirait de faire au CM2 une initiation aux langues étrangères, aux alphabets et prononciation différents. Depuis longtemps l’Unesco a conclu que les élèves du collège apprennent plus vite les langues que les petits du primaire. Allez voir les forums d’instits, vous verrez que nombre d’entre eux ne demandent que la fin de cette cacophonie « des » langues au primaire organisée en dépit du bon sens, et sur des motifs idéologiques infondés.Signaler un abus

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  3. Gérard DOZ  10 avril 2011 à 22 h 34 min

    SVP Où se procurer le guide péda­go­gique à l’usage des parents
    Merci
    GérardSignaler un abus

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  4. Rédaction VousNousIls  11 avril 2011 à 9 h 56 min

    @Gérard DOZ

    Le « Guide à l’usage des parents » publié par l’Ageem est notamment accessible en ligne à cette adresse :

    http://cic-le-mans-1.ia72.ac-nantes.fr/IMG/pdf/guide-parents-maternelle_43092.pdfSignaler un abus

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  5. Lagosul  15 avril 2011 à 8 h 22 min

    Cela fait 30 ans que j’enseigne en maternelle, et rien ne s’est amélioré depuis mes débuts!!!Il y a toujours 30 élèves dans les classes, et c’est à mon avis la première des choses à changer pour améliorer la qualité de l’enseignement.L’anglais à 33 élèves,(mon effectif cette année, comme presque tous les ans) deux niveaux moyenne et grande section, c’est sans moi!!!Quant à la philo, on en fait tous les jours, et sans rien dire!!!Signaler un abus

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