Vous avez été un des premiers meneurs du mouvement de « désobéissance civile »  chez les enseignants du primaire. Aujourd’hui, maintenez-vous vos positions ? Où en est ce mouvement de résistance pédagogique ?

Plusieurs milliers d’enseignants du primaire sont toujours en résistance ouverte ou non. Près de 3.000 enseignants sont entrés officiellement en résistance en signant la pétition. Le mouvement est inscrit dans le paysage et dans la durée. Certes, de façon moins intense, mais toujours très actif et réactif, comme nous l’avons vu lors des évaluations nationales CM2. Les fondamentaux de la politique de régression initiée par Xavier Darcos et poursuivie par Luc Chatel demeurent et légitiment une résistance permanente. Le mouvement est organisé en réseau, avec beaucoup de souplesse. Il est aussi un espace de réflexion dynamique comme lors du Forum des résistances dans les services publics que nous avons organisé au mois de décembre à Paris, en présence de Stéphane Hessel.

« Résister et enseigner de façon éthique et responsable » vient de paraître aux éditions Golias, préfacé par Philippe Meirieu : quelles actualités ont motivé cette publication ?

Notre résistance demeure ciblée sur le terrain pédagogique qui est un levier décisif du point de vue de l’éthique de nos missions : les nouveaux programmes, les évaluations nationales, l’aide personnalisée, le livret de compétences. Tous ces dispositifs imposés autoritairement montrent aujourd’hui leurs limites, ne fonctionnent pas et ne sont pas adaptés à la réalité du terrain. Surtout, ils préparent une école élitiste où la valeur centrale sera la compétition des uns contre les autres. Cela n’est pas acceptable.  J’ai voulu, dans ce nouvel ouvrage, préciser la signification éthique, pédagogique et politique de cette résistance en expliquant en quoi elle est juste, légitime  et responsable. L’actualité des milliers de suppressions de postes et de la disparition de la formation initiale pédagogique des jeunes enseignants met l’école réellement en danger. Face à cet immense défi, nous ne pouvons plus nous contenter de quelques journées de grève et de manifestations sans lendemain.

Vous vous êtes élevé à l’époque contre les réformes menés par Xavier Darcos. Que pensez-vous des dernières réformes menées par Luc Chatel ?

Luc Chatel, malgré un esprit d’ouverture affiché, se situe dans la continuité de Xavier Darcos. Sa politique dégrade en profondeur les missions du service public d’éducation. Sous l’autel des restrictions budgétaires, l’école est sacrifiée. Le comble est que l’on prétend faire mieux avec moins. Contrats d’objectifs, course aux résultats chiffrés, prime au mérite, cette politique, je l’ai déjà dit, est criminelle. Elle tue le métier, elle tue à petit feu le désir d’enseigner, elle épuise les personnels, elle sacrifie des générations entières. Criminelle est le mot juste à l’heure où le stress, les dépressions et les suicides n’ont jamais été aussi importants dans l’Education Nationale.

Vous prônez une « résistance éthique au quotidien », quelle(s) forme(s) peut-elle prendre pour les enseignants qui souhaitent s’engager dans ce sens ?

La résistance éthique au quotidien procède d’une responsabilité de l’enseignant qui est avant tout une personne douée de raison et de conscience avant d’être un fonctionnaire obéissant qui « fonctionne ». Ce préalable étant posé, chaque enseignant qui ne veut pas être complice de réformes scélérates, d’injonctions qui conjuguent non sens et inefficacité, cherchera l’attitude la plus appropriée qui lui permettra de rester en cohérence avec l’éthique de ses  missions. Il n’y a pas de modèles à suivre ou de conduites idéales. Je peux comprendre que cette résistance demeure « clandestine », car elle peut comporter des risques. Mais le choix que nous avons fait est celui d’une résistance ouverte et affichée pour que notre hiérarchie ne doute aucunement de notre détermination et de notre engagement. Cela permet aussi de sortir de l’hypocrisie qui consiste à faire croire à l’opinion que les réformes s’appliquent sans problèmes sur le terrain, alors que la hiérarchie s’accommode de désobéissances souterraines.

Vous avez à l’époque été sanctionné par votre inspecteur qui a abaissé votre salaire d’un échelon. Avec le recul, qu’en pensez-vous et risquez-vous encore aujourd’hui des sanctions ?

En juillet 2009, j’ai été sanctionné d’un abaissement d’échelon après avoir subi 28 jours de retraits de salaire et un refus de promotion. Toutes ces sanctions ont contribué à populariser notre action et à susciter un grand mouvement de sympathie et de soutien dans l’opinion et chez les parents d’élèves. Après avoir déposé un recours auprès du CSFPE (Conseil Supérieur de la Fonction Publique de l’Etat), celui-ci m’a donné gain de cause au mois de novembre en recommandant à l’inspecteur d’académie de la Haute-Garonne de convertir cette sanction en blâme. M. Baglan, qui vient d’être muté à Lyon, a refusé de suivre cette recommandation et a maintenu la sanction. Depuis le début, la solidarité citoyenne permet de compenser financièrement la perte de salaire mensuelle liée à cet abaissement d’échelon. Finalement, l’échec est du côté de notre hiérarchie. Elle a refusé le dialogue, elle s’est enfermée dans une répression disproportionnée, elle a contribué à rendre populaire notre mouvement et notre cause, et surtout elle n’a pas réussi à nous faire rentrer dans le rang. Quand on voudra bien considérer que l’école n’est pas l’armée et que les enseignants méritent la confiance de la société et non pas leur dénigrement, nous pourrons retrouver un peu de sérénité et construire ensemble, je l’espère enfin, une école du progrès pour tous. Mais probablement qu’il faudra attendre 2012 pour que cette espérance devienne réalité.