8h45 : ligne 102, direction Rosny-sous-Bois (93). Je n’ai toujours pas eu mon affectation. Je tiens mon portable au creux de la main. Dans quelques instants, je serai fixée. Une grippe, une gastro, un deuil… C’est ma spécialité. Dans la vie, je suis mercenaire : je remplace les enseignants absents de la petite section au CM2. Si j’ai suivi une formation ? Pas pour enseigner. Les parents d’élèves ne le savent pas. Leur progéniture m’appelle maîtresse. Un titre qu’eux seuls m’ont décerné. Personne ne se doute que j’ai été recrutée par hasard. Je suis un nom sur une liste d’inscrits au CRPE 2010 (2). Avant que je ne pousse la porte d’une classe pour la première fois, personne ne s’est demandé si j’étais tout simplement apte. Ou même capable d’assurer la sécurité des élèves…

« Contractuel » précaire

Le concours, je l’ai tenté après dix ans de journalisme. Un an de préparation l’IUFM à bachoter des épreuves stupides au regard de la formation qu’exige ce métier. J’en ai appris davantage en étant mère qu’étudiante. Et puis, j’ai le sens critique chevillé au corps. Mauvais point : je ne suis pas rentrée dans le moule. Mais je suis déterminée. Débrouillarde et opportuniste j’ai malgré tout intégré l’Education Nationale par la petite porte. Mon statut se résume à un mot : « kleenex » pour citer un membre de la DIMOPE 6 ( service de gestion des personnels stagiaires) à Bobigny. Sur ma fiche paye, je ne vaux pas mieux : « Stagiaire M2 ». En clair, un « contractuel » précaire créé par le ministère de l’Education Nationale au printemps 2010 pour assurer la continuité du service public en cas d’absence de titulaire. Une curiosité propre à l’académie de Créteil selon le Snuipp 93.

Salaire : retards, erreurs et baisse inexpliquée

Le matin, dans le 102, il n’y a jamais de contrôleurs. Ça m’arrange parce que je voyage sans titre de transports depuis le mois de septembre. Je fraude en priant la sainte République de ne pas me faire démasquer devant un élève ou un enseignant. C’est que je dois donner l’exemple. Mais par les temps qui courent, je rogne aussi sur mon sens du civisme.  J’ai reçu mes premiers émoluments avec trois mois de retard. J’attendais novembre avec l’impatience de celui qui a cœur de régler ses créanciers. C’était sans compter l’incurie des services comptables de la noble institution. J’ai perçu 1700 € en novembre. « Erreur de calcul » m’avait-on affirmé. Décembre :  215,80 €. Erreur de virgule ? Non, effet vacances. Mi-décembre : un mail m’informe d’une réduction de salaire. Mon taux horaire passe de 33,30 € à 22, 80 €, à compter de janvier 2011. Motif invoqué par le roi du « Kleenex » :  « Bah vous savez, c’est la crise pour l’Etat aussi ». Le ton monte de mon côté.  Riposte : « Si cela ne vous convient pas, vous pouvez toujours aller voir ailleurs ».

Ni congé payé, ni prime de précarité, ni droit au chômage

« Ce matin, tu vas à Léon Blum, en CE2 », m’annonce la voix bienveillante de la secrétaire de la circonscription . Ouf, je suis en terrain connu. Le directeur me fait confiance et j’ai un bon contact avec les enseignants.  C’est souvent le cas. Lorsque j’arrive dans une école pour la première fois, je joue toujours carte sur table quant à mon statut.  Parfois, j’ai le sentiment de devoir rassurer ceux qui m’accueillent. Leur hantise : la privatisation de l’Education nationale. Ma présence, pour certains, est la preuve que le processus est en marche. Et puis, il y a mon salaire, que l’on trouve « outrageusement élevé » au regard de mon absence de formation. Je ne me laisse pas démonter. Je précise que je suis payée sur 10 mois, que je n’ai pas de congés payés, ni de prime de précarité, ni droit au chômage et que je peux être remerciée sans préavis du jour au lendemain… Parfois le regard change. Et puis, je travaille, et cela se sait. Certes, c’est perfectible. J’apprends en me trompant et souvent aux dépens des élèves. Je n’ai pas toujours le temps de préparer, et aucune visibilité. J’ai demandé à être visitée régulièrement par un conseiller pédagogique. On sait que je retente le concours en septembre 2011, ce qui me donne une certaine crédibilité. Le bus s’arrête et me jette à deux pas de l’école. « Bonjour, maîtresse », me lancent quelques têtes connues. Dans quelques minutes, j’entrerai dans la classe. Une journée normale où je ferai de mon mieux avec mes faibles moyens, mais avec ma meilleure arme : l’envie d’être là où je suis.

Une professeure des écoles vacataire dans le 93