©drfp/odilejacob

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Vous avez été chargé d’un rapport sur le harcèlement scolaire, pourquoi avoir accepté cette mission et quels en sont les objectifs ?

En réalité ma lettre de mission date de janvier, j’ai simplement réaffirmé lundi mon implication lorsque nous avons reçu les signataires de la lettre ouverte faisant état du harcèlement scolaire. Le travail a déjà commencé. J’ai conduit les Etats généraux de la sécurité à l’école, j’avais accepté à plusieurs conditions, dont une capitale : continuer à travailler sur ce qui pour moi est essentiel, c’est-à-dire pas uniquement la question de sécurisation matérielle des établissements.
Depuis un an, notre comité scientifique a contribué à former des formateurs, à travailler sur les règlements scolaires et à montrer à quel point la réflexion pouvait avancer. Ce qui nous a semblé important, c’est de se concentrer non pas sur le fait divers, qui nous oblige à réagir vite, mais sur l’essentiel de ce qu’est la violence à l’école, c’est-à-dire une suite de petites violences, que j’appelle « micro violences répétitives ». Il s’agit de harcèlement, d’intimidation, les anglo-saxons parlent de « school bullying » (1), cela concerne un nombre d’élèves non négligeable, entre 10 et 15%. C’est un problème qu’il faut absolument traiter, car il est trop négligé en France.

Il s’agit bien  des phénomènes de « souffre-douleur », de « bouc émissaire » et brimades pointés du doigt dans la lettre ouverte sur le harcèlement scolaire ?

En effet, et dans les fiches du conseil scientifique rédigées l’an dernier, nous disions déjà clairement qu’il fallait y travailler. C’est la première fois en France que des politiques publiques, des programmes d’actions sont lancées contre ce phénomène, si important. On en connaît malheureusement les conséquences, en termes de décrochage scolaire, perte d’image de soi, dépression, voire tentatives de suicides ultérieures. Ce phénomène de violence ordinaire est différent de types de violences beaucoup plus marquées, d’intrusions, clairement délinquantes, qui nécessitent également des traitements. Si le harcèlement n’est pas toute la violence, il représente une grande partie du problème de la violence, donc il faut s’y attaquer.

En tant que président de l’Observatoire international de la violence scolaire, quel bilan dressez-vous ? Quelle est la réalité du harcèlement en France ?

Le harcèlement est en train de changer de forme avec l’arrivée des nouvelles technologies. Et en particulier, ce qui inquiète en France et ailleurs, c’est le développement du harcèlement par Facebook, par Twitter, par SMS… ce qui fait qu’il n’y a plus de claire séparation entre le harcèlement scolaire et le harcèlement en dehors de l’école. Il peut y avoir un harcèlement qui démarre dans la cour de récréation, où les élèves commencent à s’injurier… jusqu’à recevoir à 2h du matin une rafale de 10 messages sur Facebook qui traitent de tous les noms. Cela abolit la distinction entre harcèlement scolaire et extrascolaire. Ça veut dire que ce problème ne se limite pas à la mobilisation de l’école seule.
Bien sûr, le travail que nous menons actuellement est axé sur l’école : je rencontre des syndicalistes, des enseignants, des formateurs, et aussi beaucoup des parents d’élèves. Et des élèves qui sont harcelés, victimes, nous contactent et nous racontent le calvaire qu’ils vivent. J’ai accepté cette mission pour ces enfants.

Quelles sont les solutions et actions pour y faire face ?

Je réalise actuellement un rapport qui paraîtra fin  mars. Avec l’Unicef, l’Observatoire de la violence à l’école et 8 équipes d’universités en France, une enquête a été menée auprès de 13.000 élèves du cycle 3 (CE2, CM1, CM2) sur ces problèmes de harcèlement… Ce sera un échantillon très solide. De même une enquête de victimation menée auprès de 18.000 collégiens est en cours. Nous pourrons alors asseoir l’action sur ces chiffres incontestables, et faire le point sur l’ampleur du phénomène. Je ne vais pas dévoiler ces actions avant la conférence de presse prévue fin mars.

Sans dévoiler les futures actions du gouvernement, quels sont les grands axes de travail pour enrayer ce harcèlement ?

La première chose essentielle, c’est de reconnaître le phénomène. En Angleterre par exemple, à la fin des années 80, quand Lord Elton à la chambre des lords a fait un rapport sur le « school bullying », cela avait été un véritable choc. Il avait montré à quel point les adultes trouvaient tout à fait normal ce qui se passait, car ils n’étaient pas conscients de la répétition.  Si j’ai accepté cette mission, c’est pour mettre tout mon poids sur le problème de prévention. Car lutter contre ce type de phénomène, on le sent bien, n’est pas uniquement une affaire de police, ou de surveillance. Il faut accepter que le phénomène existe, afin qu’il soit prévenu très tôt. Car c’est trop tard quand les enfants font état de harcèlement très dur, de sadisme… Une prévention précoce par rapport à ce type de « faits cumulés », ne veut pas dire que je préconise le fichage des enfants harceleurs ou le nom des établissements qui connaissent ces problèmes. Actuellement en France, on a enterré le débat sur la prévention précoce, sous des querelles idéologiques stupides. Il faut travailler ensemble, au sein des établissements, pour le droit des enfants.

Outre le travail mené par l’Education nationale, à quels autres niveaux peut-on apporter des solutions ?

Depuis l’autonomie des universités, les présidents pourront proposer de vraies formations au niveau de la formation initiale, pour les enseignants. Coté médias, Facebook qui est maintenant un des vecteurs les plus dangereux du harcèlement, pourrait s’engager. Trouver des possibilités de contrôle, sans être dans la censure la plus bête. Car il ne faut pas remettre en question des outils fabuleux qui permettent aux jeunes d’avoir de vrais réseaux sociaux ! Pour lutter contre le harcèlement, il faudra utiliser les réseaux pour faire passer les messages. C’est la vie des jeunes, c’est leur réalité et c’est aussi la nôtre !
Nous essayons d’ailleurs de voir comment mobiliser les jeunes, c’est extrêmement important. En Pologne, ils ont mené une action intelligente. Leur programme a été pendant 5 ans de faire alliance avec tous les grands groupes de presse : 9.000 articles ont été publiés. Ensuite, il y a eu le lancement d’un concours auprès des écoles, pour savoir quel était leur projet de lutte. Les élèves eux-mêmes se sont emparés du projet, avec l’aide des parents, enseignants… ensuite les actions ont été financées, par de grands groupes. On peut essayer de créer un petit cercle vertueux ! C’est évidemment de l’utopie, mais peut-on avancer sans utopie ?